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Jean Louis AUBERT (1731-1814)

État civil

Né le 15 février 1731 à Paris, il est le fils de Jacques Aubert, violoniste et compositeur de musique, membre en 1727 de l'Académie royale de musique, attaché à Madame de Prie et à M. le Duc de Bourbon Condé. Il meurt le 10 novembre 1814 à Paris après une maladie de cinq jours.

Formation

Il fait ses études au collège de Navarre où l'abbé Batteux est son professeur.

Carrière

Il choisit la voie ecclésiastique. Il est tonsuré et nommé chapelain de l'église de Paris. Mais il se détourne de la prêtrise (il sera présenté par Thieriot dans sa lettre à Voltaire du 30 mars 1758 comme «un abbé étayé d'un petit bénéfice de simple tonsure», D 7701) et entreprend une carrière littéraire où le porte son goût pour les lettres. Dès 1751, il se lance dans l'activité journalistique, cependant qu'il compose une pièce de circonstance en vers, Sur la naissance de Mgr le duc de Bourgogne, avec l'espoir de fixer sur lui le regard de la Cour. En 1754, il publie une réfutation de l'ouvrage de Rousseau sur la musique française qui n'a guère de retentissement. Deux ans plus tard, il imprime un recueil de fables, dont quelques-unes ont déjà paru dans le Mercure de France, sous le titre Fables nouvelles avec un discours sur la manière de lire les fables ou de les réciter. L'ouvrage, qui sera plusieurs fois réimprimé et fera l'objet d'un nouvelle édition en 1774, attire l'attention de la critique, une critique parfois hostile, comme celle de la C.L. pour qui ces fables «peuvent convenir tout au plus à des enfants qui n'ont pas le droit d'être difficiles». Le 10 janvier 1758, Aubert envoie un exemplaire dédicacé à Voltaire qui, le 22 mars, lui répond et loue avec emphase, comme il sait le faire à l'adresse de jeunes écrivains qui lui soumettent leurs oeuvres : «On voit la raison ornée des charmes de l'esprit...». Dans une lettre ultérieure (15 juin 1760), il ira jusqu'à placer le fabuliste «à côté de La Fontaine». En 1765, Aubert fait éditer un drame en vers imité du poème de Gessner, La Mort d'Abel et se heurte de nouveau au dénigrement des auteurs de la C.L.. Il s'y heurtera encore quand, en 1769, il publiera Psyché, poème en huit chants, composé en décasyllabes, où il ose critiquer La Fontaine et se flatte de le dépasser. En 1773 (les M.S. en font l'annonce le 15 novembre), il est nommé professeur de littérature française au Collège royal, à l'occasion du rétablissement de trois chaires de professeur affectées à des destinations plus utiles. Le 24 décembre 1773, il prononce son Discours d'ouverture sur les progrès de la langue et de la littérature française et sur la nécessité d'en étudier le génie et le caractère. Contrairement à l'usage, mais comme le veut la nature même de l'enseignement auquel il est appelé, il le compose en français, avec l'accord du ministre et des professeurs du Collège. En novembre 1773, il est également nommé censeur royal. Il se démet de sa chaire de professeur en 1784 et est remplacé par Antoine de Cournand ; cependant il jouira jusqu'à sa mort des prérogatives de la vétérance. Il vit ses dernières années dans la retraite, continue à composer des fables, mais ne les imprime pas. Il traverse la Révolution sans être inquiété. Sa dernière publication est Mon échantillon à mon ami W *** (Paris, an VIII) où il écrit notamment, faisant allusion à ses fables : «J'ai dans la solitude, à l'abri des poignards/ Augmenté beaucoup ma famille».

Il réside alors à Saint-Germain-en-Laye. Sa mort est attribuée par Lefebvre-Gineau qui prononce son éloge à l'émotion suscitée par le retour des Bourbon.

Opinions

Il appartient à une famille qui jouit d'utiles relations. Lui-même est le protégé du duc de la Vrillière, comte de Saint-Florentin, ministre et secrétaire d'état, à qui il adresse des Vers en 1765 et à qui il dédie l'édition nouvelle de ses Fables et oeuvres diverses en 1774, rendant hommage à celui qui, «depuis treize ans», soutient «la faiblesse» de ses essais littéraires. Il est également protégé du comte de Vergennes. Sa fonction journalistique lui permet de jouer un rôle de critique important en son temps. S'il bénéficie de la considération et de l'estime de certains amis - il est bien vu de Fréron, de Sabatier de Castres... -, il est en butte à de solides inimitiés dans le clan philosophique qu'il ne cesse de pourfendre, avec l'espoir, selon la Correspondance littéraire, «d'attraper un bénéfice»... Il entend en effet combattre ces «quelques écrivains qui se parent du titre de philosophes», dénoncer «l'abus de l'esprit philosophique», «la fausse philosophie» (Fables, Avertissement de l'édition de 1760), «celle qui a enfanté le monstrueux Système de la nature et tant d'autres ouvrages non moins pernicieux» (Fables, Préface, t. II). Aussi Grimm, La Harpe («L'abbé Aubert n'est pas de mes amis»), Marmontel, ne l'épargnent-ils pas : ils l'accablent de mépris et d'injures. Voltaire, après avoir loué le fabuliste, ne ménage pas le directeur de la Gazette de France. Le Prospectus des petites Affiches de la Cour que reproduisent les M.S.le 18 mars 1784 le représente «le sarcasme à la main», décèle chez lui un «fond de méchanceté inépuisable» et relève qu'il ne dit «jamais de mal de ceux dont il a à craindre ou espérer quelque chose». Le concert d'inimitiés des philosophes lui fermera la porte de l'Académie française. Fut-il sans goût, bien qu'il fût «un des abbés les mieux peignés de Paris», comme l'écrit la C.L.? En tout cas, le critique sut être vif, dur, mordant, voire impertinent dans sa partialité. L'écrivain, lui, que d'aucuns jugent élégant et facile et qui a laissé des ouvrages d'agrément, ne manqua pas de vanité ni de prétention dans ses comparaisons avec La Fontaine et cette autosatisfaction suscita des réserves même chez un Sabatier de Castres qui lui reproche le soin qu'il a eu de parler de lui. Quant à l'homme, il se montra adroit. Partisan de la monarchie, Aubert fut hostile à la Révolution, aux idées et aux institutions nouvelles.

Activités journalistiques

Annonces, Affiches et Avis divers : à vingt ans, en 1751, il entre comme rédacteur de ces Affiches dites aussi Affiches de Paris (13 mai 1751 - 1811) et qui, le 22 décembre 1778, prendront comme sous-titre Journal général de France. Il tente de séduire la clientèle par une publicité habile et ouvre une rubrique de critique littéraire dont il se charge. Le succès obtenu l'incite à lancer en 1752 les Annonces et Affiches de province composées sur le même modèle. Dans ses articles littéraires, il rend, selon la C.L., «des arrêts fort indécents sur les ouvrages nouveaux». En 1781, un coopérateur des Petites Affiches, Boyer, qui a été embastillé, laisse entendre à sa sortie que c'est l'abbé Aubert qui l'a calomnié auprès du gouvernement. En sa qualité de rédacteur du Journal général de France, il est le chef de toutes les Affiches particulières qui s'impriment dans les provinces et, à l'occasion, leur notifie les ordres et défenses du ministère. En 1784, les Affiches font naître l'idée d'un journal similaire destiné à la Cour : Affiches, Annonces et Avis divers ou Journal général de la Cour dont le Prospectus est reproduit par les Mémoires secrets qui jugent l'essai plus méchant que plaisant. En 1790, «un citoyen breton» adresse à Aubert une lettre où, sur le mode ironique, il propose un moyen certain de donner plus de vogue aux Affiches: il s'agit d'un «projet de vente par décret forcé d'un très beau et magnifique royaume [...] à la barre de l'Assemblée Nationale». L'abbé Aubert se démet de sa rédaction en 1790 et aurait été remplacé par un sieur Bérenger.

En juillet 1766, au moment où P.F. Didot le jeune devient propriétaire du privilège des Mémoires pour servir à l'histoire des sciences et des arts, il se voit confier le périodique où il succède à l'abbé Barthélémy Mercier de Saint-Léger. Grâce à une amélioration de la qualité typographique et à l'attention vigilante du rédacteur, le journal, qui connaît désormais une pagination trimestrielle, sort du discrédit où il était tombé. En janvier 1768, il change de titre, devient le Journal des beaux-arts et des sciences, dédié au comte de Saint-Florentin (1768-1775, 29 vol.). Quand Aubert est nommé à la Gazette de France, il en abandonne la direction et est remplacé par les frères Castilhon.

C'est en septembre 1774 que, comme le bruit en courait depuis quelques jours, il est nommé, par le roi, sur proposition de Vergennes, directeur général de la Gazette de France (1631-1792) en remplacement de Marin. Voltaire commente avec humour : «On dit que l'abbé Aubert est chargé de l'histoire appelée Gazette, attendu qu'il a fait des fables» (D 19110, cf. D 19114). Le 1er avril 1775, les M.S. annoncent qu'«on est si mécontent de la Gazette de France depuis qu'elle est entre les mains de l'abbé Aubert qu'on parle d'en confier la rédaction au sieur Bret». De fait, Antoine Bret est nommé à cette date, mais Aubert conserve la direction générale du privilège. Il la quittera en 1786 pour l'assumer de nouveau de 1791 à 1792.

Selon Théveneau de Morande, il s'intéresse aussi à une «feuille manuscrite qu'il envoie deux fois par semaine en province». Il s'agit très probablement de la correspondance littéraire de Karlsruhe, adressée à la margrave Caroline Louise de Bade-Dourlac de 1757 à 1783, et rédigée successivement par Pierre Morand, Antoine Maillet-Duclairon, Saint-Aubin et enfin A. (du 30 juil. 1770 au 30 avril 1783) ; voir à ce sujet les Correspondances littéraires inédites publiées par J. Schlobach, Champion-Slatkine, Paris-Genève, 1987, p. 61 et suiv.

Censeur chargé de la police de journaux, il a maille à partir avec certains de ses confrères et notamment ceux du Courier de l'Europe et du Journal de Paris. Rédacteur du Courier de l'Europe depuis 1784, Théveneau de Morande ne cesse de se plaindre de lui et d'en parler en termes injurieux. Il l'accuse d'avoir été soudoyé par son prédécesseur, Serres de La Tour, et réussit à obtenir à la fin de 1787 l'élimination de ce censeur accusé d'entraver la marche du périodique et de nuire à son succès. Du tort que leur fait le même censeur, se plaignent également les propriétaires du Journal de Paris. L.P. Manuel rapporte, dans son ouvrage de l'An II, qu'A. parvint à faire convenir le ministre dans une lettre du 26 décembre 1776 que «le Journal de Paris reproduisait sous une autre forme le scandale et la licence des bulletins à la main». Néanmoins A. ne put empêcher un arrêt du Conseil selon lequel aucun ouvrage imprimé ou gravé ne pût être annoncé, à moins de pénalités, qu'après l'avoir été par le Journal des savants ou subsidiairement par celui de Paris. C'est alors qu'il composa un Mémoire dont la péroraison inquiéta le Journal de Paris : «Ce journal à qui l'administration est sans cesse obligée de faire faire des rétractations, des désaveux est devenu le répertoire de toutes les nouvelles controuvées, de tous les faits apocryphes, de toutes les inventions ou imaginaires ou nuisibles, de toutes les querelles entre les gens de lettres, les artistes et les particuliers [...] Quoi! nos Affiches dont le privilège, qui fait partie de celui de la Gazette, remonte à 1612, seraient subordonnées à celui du Journal des savants qui, étant de 1665, leur est postérieur de 53 ans, à celui du Journal de Paris qui, n'étant que de 1776, leur est postérieur de 164 ans! Et la faculté accordée à ces deux journaux par un simple privilège du sceau d'annoncer toutes les nouveautés avant la Gazette et le Journal général de France anéantirait les dispositions des Lettres-patentes d'octobre 1612, mars 1628, février 1630, octobre 1631, avril 1751, juillet 1756 et août 1761, toutes lettres enregistrées soit aux requêtes de l'Hôtel, soit au parlement!». Si l'on en croit une lettre d'A. à M. Durival du 19 mai 1785, le baron de Breteuil donna, à la suite de ce Mémoire, des ordres sévères pour que les objets intéressant son département fussent annoncés par la Gazette. Manuel conclut : «Aubert a toujours nourri le désir et l'espoir de faire mourir la feuille de Paris : il l'avait toujours sous la dent. Tantôt il se plaignait au ministre de ce qu'elle annonçait le 21 décembre 1784 la nomination de l'abbé Maury à une place de l'Académie dont il ne serait question que dans la Gazette du 22, tantôt, pour remuer les puissances, il faisait souffler à Monsieur d'Angervilliers que tous les articles sur le salon devaient lui être soumis, et à Monsieur de Crosne qu'il avait le droit de connaître les juges anonymes des peintres. Mais son grand art était de vanter son crédit en Cour : «Le service du Roi », mandait-il au magistrat le 22 septembre 1787, « m'a été expressément recommandé parce que sa Majesté a témoigné plusieurs fois l'envie d'avoir les affiches de très bonne heure, surtout le lendemain d'une pièce nouvelle». Il est certain que les grands de Versailles devaient au moins être ses abonnés, car il était bien leur très humble serviteur.

Publications diverses

Voir Cior 18 n° 8663-8680.

Bibliographie

F.L. 1769 ; Ersch, t. I, p. 39, et Second Supplément, 1806, p. 15 et 86 ; B.Un., N.B.G., D.B.F.D.P.1, 49, 134, 492, 696, 889. – C.L. (15 fév. 1757, 1er juin 1761, 1er déc. 1765, 15 déc. 1769). – M.S., (28 juil. 1766, 15 nov. 1773, 2 et 9 sept. 1774, 3 janv. et 1er avril 1775, 14 oct. 1780, 2 fév. 1781, 23 fév. 1782, 18 mars et 26 déc. 1784, 14 mars 1785).– La Harpe J.F. de, Correspondance littéraire, adressée à son Altesse Impériale Mgr Le Grand-Duc, aujourd'hui Empereur de Russie, et à M. Le Comte André Schowalov, chambellan de l'Impératrice Catherine II, depuis 1774 jusqu'à 1791, t. I-VI, Paris, An IX (1801) - 1807 (t. I, p. 134-136, t. II, p. 97, t. IV, p. 127, 129, 188, 199, 260). – Manuel L.P., La Police de Paris dévoilée, , Paris, 1791, t. I, p. 194-200. – Sabatier de Castres, Les Trois siècles de la littérature française, 4e éd., La Haye et Paris, 1779, t. I, p. 52-54, et t. IV, p. 328-331. – Proschwitz G. et M. von, Beaumarchais et le Courrier de l'Europe, Documents inédits ou peu connus, S.V.E.C., 273-274, 1990 (voir notamment les pages 91-92 et 154-159).

Additif

Activités journalistiques : Gilles Feyel a consacré à l’abbé Aubert une large place dans L’Annonce et la nouvelle (chap. 15, « La librairie Panckoucke et l’abbé Aubert », p. 815-927). Aubert n’a pas rédigé les Petites Affiches de Paris dès leur lancement en mai 1751 ; elles sont alors rédigées par Pierre Rousseau ; mais en mai 1752, le journal est dédoublé en Petites Affiches de Paris et Affiches de province, et c’est Aubert qui assure la rédaction des deux feuilles. Le 29 août 1774, lors de la chute du duc d’Aiguillon, du « triumvirat » et du censeur Marin, directeur de la Gazette de France, A. est proposé à Louis XVI par Vergennes pour remplacer Marin : ancien élève des jésuites, ennemi des philosophes, ancien adjoint de Rémond de Sainte-Albine à la tête de la Gazette, il a tout pour rassurer le pouvoir (p. 856). Il entre en fonction le 30 septembre 1774, mais abandonne à Bret la rédaction le 30 avril 1775, se réservant la gestion des privilèges de la Gazette. Cette fonction le place au centre du contrôle de la presse officielle et de la presse provinciale, les affiches  dépendant du privilège de la Gazette.  Il sera dès lors nommé « chapelain  de l’Église de Paris, censeur et professeur royal, directeur de la Gazette de France, auteur et rédacteur du Journal général de France ». C’est lui qui passe la convention avec les propriétaires des Affiches de Paris, en date du 30 août 1779, convention dont G. Feyel donne le contenu détaillé (p. 858-860). Le 28 janvier 1788, il prend une demie retraite et se choisit un adjoint en la personne de François Amédée de Watteville, désormais chargé de la rédaction et composition des Affiches ou Journal général de France (p. 861). En même temps, il exerce un contrôle minutieux de l’ensemble de la presse d’information en France ; c’est lui qui censure toutes les affiches provinciales, mais aussi le Courrier de l’Europe quand Vergennes en permet la publication en France (p. 864).

Jochen Schlobach a édité en 1995 la Correspondance littéraire de Karlsruhe (Champion-Slatkine) dont une bonne part est attribuable à Aubert . Cette correspondance, destinée à la margrave de Bade-Dourlac, s’étend de 1757 à 1783. Pougin de Saint-Aubin en est le rédacteur de juillet 1766 à juin 1770 ; c’est lui qui recommande Aubert à la margrave, mais A. aidait peut-être déjà Saint-Aubin, pastelliste de son métier, dans la rédaction des nouvelles littéraires. A. est en tout cas l’unique rédacteur du 30 juillet 1770 au 30 avril 1783 (Voir Correspondances littéraires inédites. Études et extraits, par J. Schlobach, Champion-Slatkine, 1787, p. 63) (J.S.).

La citation de Théveneau de Morande est extraite d'une lettre au comte de Montmorin datée du 2 juin 1787 (reproduite dans von Proschwitz, Beaumarchais et le Courier de l'Europe, II, p. 978). La feuille manuscrite en question ne saurait donc être la Correspondance de Karlsruhe, laquelle est bimensuelle, adressée en Allemagne et s'est interrompue en 1783. (SMB)

 

Bibliographie : William Hanley, A Biographical Dictionary of French Censors 1742-1789, C18, Ferney, 2005, I, p. 58-69

Auteur(s) de la notice


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