XHROUET

Numéro

809a

Prénom

Michel Joseph

Naissance

1746

Décès

1809

Michel-Joseph Xhrouet est né le 31 janvier 1746 à Spa d’Alexis Xhrouet, bourgeois de Spa, et de Anne Catherine Deleau (AN MC et Généanet). Il a un frère, Mathieu-Lambert. La famille arrive à Paris quand il avait deux ans (AN F/7). Son père, devenu veuf, épouse en secondes noces à Paris, le 5 février 1758, Marie-Madeleine Crouët, fille d’un marchand épicier. Les deux parties habitent « rue de Bourbon à la ville neuve, paroisse S. Sauveur », vivant chacune chez leurs parents.

2. Formation

Selon Généanet, M.-J. X. aurait été apprenti orfèvre-joaillier. Le jeune Michel-Joseph aurait-il été envoyé dans sa famille spadoise après le remariage de son père ? Sa correspondance, ses fréquentations, la constance de ses choix littéraires et journalistiques attestent d’un intérêt aussi bien pour la culture encyclopédique des Lumières que pour l’ancienne érudition. Il connaît les langues germaniques mais ne lit pas le gothique. Trois amis sont ses témoins de mariage, tous parisiens : Achille  Delalouette, écuyer, docteur en médecine de la faculté de Paris, de la Société royale de médecine ; Christophe Joseph Delaplace, procureur au Châtelet de Paris ; Antoine Meghon, avocat en Parlement, ami de la famille et propriétaire du domicile familial (AN.MC/ET/XV/1029 et Almanach Royal)

3. Carrière

En l’an  III comme en l’an VIII,  M.-J. X. prétend devant les autorités n’avoir jamais quitté Paris depuis l’âge de deux ans (AN. F/7). Il aurait donc résidé à l’adresse de son père et de sa belle-mère, rue de Bourbon puis rue Saint-Honoré. En 1787 il demeurait rue des Fossés Montmartre, et en 1788  il s’installa rue Platrière, où se trouvait l’adresse officielle du journal (le bureau d’abonnement se trouvait au n° 11). En 1792 il se déplace de quelques centaines de mètres vers le sud, rue Grenelle Saint Honoré, au n°90, et y résidait encore en l’an VIII. A sa mort il était propriétaire du n° 14 de cette même rue, accueillant sous son toit sa belle-fille et son gendre.

4. Situation de fortune

Ce n’est qu’après le décès de son père que M-J. X. réussit à « s’installer » et à se marier. Il était déjà dans l’aisance puisqu’il avait prêté 7200 livres à son père (AN. MC/ET/ XXXIV/ 877, IAD). Il  achète à Louis d’Ussieux (cf DP2 789) sa part dans le Journal de Paris, et se marie  le 16 août 1788. Le contrat de mariage n’établit pas de  communauté de biens mais une donation entre vifs, chaque époux se donnant mutuellement en usufruit les « meubles meublants et biens immobiliers » et notamment les intérêts du produit du Journal de Paris. Après le 10 août 1792, M-J. X.  va poursuivre sa carrière d’administrateur  ou d’entrepreneur de presse, suivant Jean-Baptiste Suard dans ses aventures journalistiques, rue des Moulins, notamment avec les Nouvelles politiques nationales et étrangères, Le Publiciste et les Archives littéraires de l’Europe. En 1799, par suite d’une transaction entre héritiers, il reçoit la plus grande part de l’héritage de son beau-frère Etienne-Louis Boulbée, décédé le 6 pluviôse an VII (6 février 1800).  Cet héritage comprend un immeuble construit par Boulbée entre 1776 et 1779, dans le lotissement de la rue royale (Jean-Yves Ribault, art. cité). Le Journal de Paris avait en publicité, publié en 1780 le plan d’une partie de ce lotissement. À partir de 1803, il se dote d’une librairie et d’une imprimerie, mais il n’est pas propriétaire des locaux : il les loue à Mme Lecomte, au n°16 rue des Moineaux. La rue des Moineaux convergeait avec la rue des Moulins en débouchant rue des Orties (à l’emplacement actuel du métro Pyramide), dans le quartier Saint-Roch. Un dédale de cours intérieures unissait ces deux rues, abritant de nombreuses imprimeries (Voir le plan de Turgot). Avant de mourir, M-J. X. organise sa succession. Il vend son imprimerie à sa belle-fille, suivant acte passé devant Me Decourchant le 21 septembre, ne conservant que la librairie. Depuis quelques années la forte activité  de l’imprimeur se heurtait à la faiblesse de la demande en librairie. Avant d’accepter la succession, sa belle-fille demanda l’inventaire des biens laissés dans la demeure familiale, où elle vivait avec son beau-père et son mari, et des biens professionnels laissés dans les locaux de l’imprimerie et de la librairie, comprenant cinq presses à deux coups, une sixième « en bois de presse » et des milliers de livres. La mévente apparaissait comme évidente : restaient en stock par exemple 1948 exemplaires de la Correspondance de Voltaire ou encore  1265 des Mémoires de Marmontel. Le total de l’inventaire fut prisé à plus de 27 000 livres, dont une moitié environ en biens non professionnels (IAD, ibidem). Jacques Nicolas Pasquier, successeur de M-J. X. à la direction du Publiciste, fut désigné comme exécuteur testamentaire des biens professionnels de M-J. X. au 16 rue des Moineaux. On ne sait ce que devint le fonds de librairie. Pasquier racheta l’une des presses pour se consacrer à l’impression du Publiciste. Le 15 janvier 1810, pour faire face à la nouvelle réglementation qui se préparait,  il prit une patente dans l’espoir de ne pas être récusé et de s’installer comme véritable imprimeur, c'est-à-dire, comme imprimeur du livre. Mais il lui aurait fallu  les quatre presses pour être conservé. L’imprimerie du Publiciste fut donc fermée. (AN. F/18/2371 et Odile Krakovitch Les Imprimeurs parisiens sous Napoléon Ier. Edition critique de l'enquête de décembre 1810).

5. Opinions

« La célébration se fera en face de l’Eglise à la première réquisition de l’un et l’autre » : cette clause du contrat de mariage de M-J. X.  semble indiquer que le mariage civil avait semblé plus nécessaire que le mariage religieux. Une autre assertion sur une éventuelle descendance qui pourrait entrer dans les ordres indique néanmoins que l’entourage familial, de l’épouse du moins,  n’était pas éloigné de la pratique religieuse. La bibliothèque personnelle  de M.J. X., très liée est celle d’un homme des lumières : on y trouve aucun livre de religion, mais les ouvrages de Voltaire, et des célébrités d’avant 1789 (IAD).  Ses fonctions au Journal de Paris (D.P.1, n°682) lui font rencontrer des personnalités savantes. Il côtoie les encyclopédistes de la deuxième génération et académiciens, Marmontel, l’abbé Morellet. Il se peut qu’il ait été protégé des Trudaine comme Morellet ou comme le frère de Cadet de Vaux, Cadet de Saineville. Surtout, il semble suivre Jean-Baptiste Suard dans la plupart de ses entreprises journalistiques, partageant avec lui sa connaissance de l’Europe du Nord et de ses réseaux journalistiques. Dans la liste des 108 pétitionnaires de décembre 1788, où figurent nombre de signatures de journalistes ou  personnages proches du Journal de Paris (voir la notice d’Ussieux), il se peut que la transcription « Krouet », mise à la suite de celle de Morellet (un membre de la famille de l’abbé Morellet ?), ait été fautive et mise pour Xhrouet. Il semble en effet qu’il ait suivi l’évolution politique de J. B. Suard. Mais il se peut aussi qu’il ait été rangé dans le camp royaliste autant pour ses activités professionnelles que du fait de ses liens familiaux, en relation avec les milieux de l’émigration, notamment ceux de Spa (région de Liège). Il suffisait de peu pour qu’il soit soupçonné  d’entretenir des relations avec l’armée de Condé, à l’exemple d’une lettre qu’il reçut au Publiciste en l’an V, d’un  habitant de Bruxelles qui l’informait de son arrestation et de ses démarches  auprès de la municipalité de cette ville pour obtenir le droit de rendre visite à son épouse et à son fils mourant (AN, F/7/3445). Il fit donc partie de la liste des journalistes et imprimeurs à déporter après le coup d’Etat du 18 fructidor an V (voir § 6). Son dossier de police conserve les papiers de l’an VIII, à la suite du décret du 13 nivôse rappelant les journalistes, et nommément « Xhrouet ».  Dès le18 nivôse, il rédigea une pétition au ministre de la police pour le supplier de fixer sa résidence à Paris où il avait « sa famille, tous ses amis et ses affaires ». Sa demande était appuyée d’une lettre de recommandation du citoyen Bourgueil, rue du Cherche-midi, un comédien ayant soutenu le 18 Brumaire, le disculpant de toute activité politique :  « C’est un homme honnête, doux  paisible, incapable d’intrigue, étranger à toute coterie ; vivant dans sa famille et avec ses amis » (AN F/710867). Mais ce n’est  que le 12 messidor an VIII [1er juillet 1800] que l’administration lui répond favorablement (cf Jean-Yves Ribault, art.cité). Nous ne lui connaissons donc qu’un seul écrit personnel, et c’est un écrit administratif (voir §6).

6. Activités journalistiques

En 1777, M.-J. X. a 31 ans. Il n’est pas impossible qu’il soit entré au Journal de Paris très tôt, en tant qu’administrateur de cette entreprise, mais son activité de directeur du Journal de Paris n’est attestée qu’à partir de 1781 par la signature qu’il apposa sur deux attestations d’abonnement, pour 1781 et pour 1782, au nom de Benjamin Franklin (Franklin papers). A-t-il eu part au projet de son frère qui en 1784 aurait tenté, selon Wikipédia, « de doter la communauté d’une imprimerie propre pour l’édition du journal de Spa » ? Le sac du Journal de Paris en août 1792 mit fin à ses fonctions de directeur. Il suit Jean-Baptiste Suard (DP2, n° 759) aux Nouvelles politiques nationales et étrangères (succédant à la Gazette universelle de Boyer et Cerisier), établies au n° 500 rue des Moulins, dont la première parution date du 15 novembre 1792 jusqu’à leur saisie par la police, le 19 fructidor an V (5 septembre 1797). Il en est l’imprimeur et l’un des copropriétaires. Les Nouvelles politiques font partie de la liste des 42 journaux supprimés par la loi du  22 fructidor an V, Suard ayant été décrété d’arrestation dès le 19. On a retenu que la plupart  « des auteurs, entrepreneurs et imprimeurs de journaux vendus au royalisme » selon les termes de la loi de déportation, avaient pu s’enfuir ou se cacher. Suard comme M-J. X., comme leurs autres associés, ont ainsi réussi à continuer leur publication, sous le titre du Nouvelliste dès le 29 fructidor, puis du Narrateur universel, puis du Narrateur politique, puis du Publiciste  (7 nivôse an VI / 27 décembre 1797) jusqu’aux arrêtés du Directoire exécutif des 19 brumaire et  16 fructidor an VII qui mirent à exécution la loi de déportation : Suard est encore une fois nommément désigné pour être déporté à l’île d’Oléron (AN, AF/III), comme rédacteur, avec Boyer, des Nouvelles politiques et les Nouvelles étrangères, mais l’imprimeur et éditeur était aussi concerné par l’expression  « et tous ceux visés par cette loi et celle du 19 brumaire an VII qui seraient omis ». M-J. X. fut bien alors déporté, puisqu’il  figure dans l’arrêté du Consulat du 13 nivôse an VIII, qui rappelle un grand nombre de déportés. À l’appui de sa pétition du 18 nivôse, le même Bourgueil précise : « Le C. Xhrouet n’a jamais écrit un mot dans les Nouvelles politiques, il en était l’imprimeur et chargé de la manutention et de l’administration » (AN, F/7/10867). Les papiers d’entreprise des Nouvelles politiques, nationales et étrangères, saisis par la police au lendemain du 18 fructidor an V, s’ils montrent bien que M-J. X. s’occupait de l’administration du Journal, montrent aussi que son statut le dispensait de travailler « à la manutention ». Un courrier régulier, venant de Belgique, était adressé à son nom, par le même expéditeur anonyme, et il s’agissait d’informations politiques. Et M-J. X. administrait aussi le Journal Batave, lié aux Nouvelles politiques. Ce journal peu connu est peut-être le même que celui conservé aux Archives nationales dans la série AD : Le Batave, ou Le Nouvelliste étranger, 23 juil. 1793-2 frim. an V, 1 vol. in-4°. Mais le dossier montre aussi que notre éditeur-imprimeur n’était jamais cité parmi les rédacteurs des divers titres qu’on trouve dans cette saisie de la rue des Moulins: Suard, Frasan, Chas de Fontanille, Lacretelle.  Il en fut de même pour le Publiciste. M-J. X. en fut l’actif directeur et imprimeur jusqu’à ses derniers moments. A l’époque où se tint l’inventaire d’après son décès, des abonnements lui étaient encore adressés : « Mme Defavetti apporte une lettre reçue par la poste pour M-J. X., envoyée par le sieur Cocatrix avec la somme de 14F 89 centimes pour trois mois d’abonnement au Publiciste ». Le journal ne lui survécut pas même un an.En janvier 1804, Suard associé à « Cotta », célèbre libraire de Tubingue, crée « Les Archives littéraires de l’Europe, ou Mélanges de littérature, d’histoire et de philosophie, par une société de gens de lettres, suivis d’une Gazette littéraire universelle », reprise d’une Gazette politique créée par Cotta en 1793.  Mais dès 1805 l’imprimeur Henrichs fait faillite. Dans une lettre du  25 décembre 1805, Suard propose à son associé Cotta de le remplacer par M-J. X. Ce qui fut fait en janvier 1806. C’est dans la correspondance de Vanderbourg, rédacteur en chef, puis copropriétaire du périodique, qu’on voit M-J. X. tenant les cordons de la bourse, en tant que propriétaire et imprimeur, et donnant son approbation ou non aux articles proposés, en fonction de l’état du marché et de ses possibilités d’investissement. C’est lui aussi qui trouve les libraires associés et décide de la page de titre. À partir de 1807, M-J. X. s’associe à l’entreprise de l’Almanach des dames, fondé par Jean Frédéric Cotta à Tubingue en 1801. Ce périodique est mentionné dans l’inventaire après décès, « 481 exemplaires de l’Almanach des Dames,  pour les années 1807, 1808 et 1809,  dont 21 reliés en maroquin rouge,  28 en papier maroquiné avec étui, 89 brochés et 254 en feuilles,  prisés la somme de 30 francs » et plus loin : « 157 pièces (correspondance, factures) de la main de Xhrouet pouvant servir de renseignements sur l’entreprise de l’Almanach des Dames ». Entreprise de librairie ou d’imprimerie ?  L’inventaire nous laisse dans l’incertitude sur la nature de ce dont il était propriétaire. En l’an X comme en 1809, l’Almanach porte l’adresse « A Tubingue chez J.G. Cotta  et chez Fuchs, Libraire, rue des Mathurins », le libraire Levrault n’étant indiqué qu’en l’an X. « J.G. Cotta » est le nom commercial de la librairie fondée par Jean George, père de Jean-Frédéric (Feller, Biographie Universelle). Il est fort probable que Xhrouet ait anonymement réédité et imprimé les exemplaires qui devaient circuler à Paris, le libraire Fuchs servant de couverture. Notons enfin qu’en 1806 encore, l’Almanach des Dames était « rédigé » par Madame Henrichs, divorcée de l’imprimeur défaillant de 1805.

7. Publications diverses

À Paris, M.-J. X. n’exerce à son compte et surtout en son nom l’activité d’imprimeur de livres (et non seulement de périodiques) puis celle de libraire qu’à partir de la Révolution, profitant de la liberté du commerce et de la disparition de toute organisation de l’imprimerie et de la librairie. Il décède, en pleine activité, plus d’un an avant l’instauration de la nouvelle réglementation impériale.M-J. X. marque ses ouvrages d’une vignette représentant ses initiales : à l’intérieur d’un ovale, la lettre X est posée au dessus de la lettre M laissant apparaître à l’arrière la jambe du J. Les lettres sont moulées. Les ouvrages qu’il imprime sont distribués pour la plupart chez Déterville, Lenormant, Petit. Mais aussi dans sa propre librairie. Certaines adresses n’ont qu’un intérêt stratégique. En témoigne cette réflexion de Vanderbourg à Schweighoeuser, pour le rassurer sur ses espoirs de voir son ouvrage accepté des associés Cotta et Xhrouet et  passer l’épreuve de la censure (Revue rétrospective -1887) : « d'ailleurs M. Xhrouet feroit de votre ouvrage comme de plusieurs autres, il le feroit annoncer chez lui et chez Le Normant, et ce dernier nom pourroit vous faire obtenir grâce ». Un seul ouvrage autre que périodique a été coédité par les seuls Cotta et Xhrouet : Correspondance de deux ecclésiastiques catholiques sur la question : Est-il temps d'abroger la loi du célibat des prêtres ?  de l'abbé G. Henry, en 1807. L’inventaire des biens de X confirme ce que dit de lui son associé Vanderbourg  à la même  époque  « Xhrouet est découragé, non seulement par la non-réussite de l'Essai sur l'Hôpital [par Bernardi], mais par celle des Œuvres posthumes de Marmontel, dont il n'a vendu que les Mémoires, et par celle aussi des Observations de Gaillard en quatre volumes, qui reste au magasin […] Je sais trop bien que, depuis un an, on n'a rien vendu en librairie que Corinne ». M-J. X. avait pensé réaliser une grande affaire lorsque quelques temps avant la mort de Marmontel il était allé lui rendre visite et avait obtenu d’être cessionnaire des droits sur ses mémoires. De 1803/1804 à la mi-1809, en six ans M-J. X. imprima, en plus des périodiques, une cinquantaine d’ouvrages, pour la plupart de nouvelles éditions d’oeuvres qui avaient été annoncés dans le Journal de Paris, avant la Révolution ou bien quelques rares nouveautés proposées par des relations, comme son ancien associé au Journal de Paris, Cadet de Vaux. Inadéquation de l’offre, s’ajoutant à la crise générale de la librairie ? Michel-Joseph Xhrouet nous offre l’image d’un homme dont le sens des affaires ne lui fit pas abandonner ses choix primordiaux. Il fut, dans son domaine, un passeur des Lumières

8. Bibliographie

Sources manuscrites :  B.H.V.P. : manuscrit autographe 3121, pièce 381 . – AN. MC : Minutier central des notaires  ET/XV/1029 ; ET/XXXIV/877. Sous-série F/7 (police) : F/7/3445 ; F/7/10867 (27 prairial an III, carte de sûreté, et 18 nivôse an VIII, demande de résidence) ; sous-série F/18 (librairie-imprimerie) F/18/10/A dossier 25 et F/18/2371. – Archives de Paris. Toutes les références aux Archives de Paris ont été directement extraites de l’article de Jean-Yves Ribault (voir plus loin) que nous nous sommes contentée de suivre. - D.C6 30, f° 19620 : curatelle à la succession vacante d’Alexis Xhrouet, 23 mars 1787 ; D.C6 270, n°4 : autorisation au citoyen Xhrouet de fixer domicile à Paris ; D.E U1 56 : scellés après le décès de M. Xhrouet, le 28 septembre 1809 ; D.E.1 Fonds Balley : articles 1, 2 et 3 : acquisition du lot de la rue Royale par E. L Boullée de 1776 à 1780 (art 1) ; succession et transactions entre les héritiers de 1799 à 1815 (art. 2).Sources imprimées :Bulletin des lois n° 143, du 19 au 22 fructidor an VI ; arrêté du 13 nivôse an 8, n°3523. – Recherches généalogiques et héraldiques sur la famille Nicolazo de Barmon et ses alliances, recueillies par M. de Pontaumont. Cherbourg, 1858 . – « Lettres de Ch. VANDERBOURG »  [à Schweighoeuser], dans Cottin, Paul (dir.), Revue rétrospective. Recueil de pièces intéressantes et de citations curieuses, 2e semestre 1887. – Odile Krakovitch, Les Imprimeurs parisiens sous Napoléon Ier. Edition critique de l'enquête de décembre 1810. Editions des Musées de la Ville de Paris. 2008. – Pour le contenu des Archives littéraires de l’Europe, voir l’étude faite par Roland Mortier,  Les « Archives littéraires de l’Europe » (1804-1808) et le cosmopolitisme sous le Premier Empire. Bruxelles, palais des Académies, 1957. – Jean-Yves Ribault « Une maison de l’architecte Louis-Etienne Boullée, le 3, rue Royale (1777).- Préhistoire du restaurant Maxim’s (et fig.  36 à 38), par, dans Bulletin de la société d’Histoire de Paris et de l’Ile de France, n° 108, 1981, pages 235 à 243

USSIEUX

Numéro

789

Prénom

Louis d'

Naissance

1744

Décès

1805

Louis d'Ussieux, de son vrai non Dussieux, est né le 30 mars 1744, baptisé le 9 avril à Angoulême, paroisse Saint-Martial, «fils naturel et légitime de M. André Dussieux, Sieur de la Moradie, et de Marie de Borie, ses père et mère, le parrain a esté Messire Louis de Borie Ecuyer Seigneur du Repaire grand père maternel et la marraine demoiselle Marie Thevet grand mère paternel» (A.M., état civil d'Angoulême). Il a une sœur, Catherine, née en 1746.

2. Formation

En juillet 1766, à 22 ans, il se trouve au séminaire de Strasbourg, «clerc tonsuré du diocèse d'Angoulême» (A.M. Angoulême, série E 1829). Ce séminaire avait été dirigé par les Jésuites. On ne sait s'il a profité de leur enseignement ou s'il est arrivé après leur expulsion qui eut lieu en août 1765. J. Voss émet l'hypothèse de la collaboration en 1768 du célèbre J.D. Schôpflin au premier journal fondé par U. Chanoine de l'université protestante de Strasbourg, historien, fondateur de l'Académie de Mannheim et d'une école diplomatique à Strasbourg, franc-maçon, correspondant de Voltaire et des encyclopédistes, Schôpflin était l'un des rares protestants à fréquenter des catholiques parmi lesquels le cardinal de Rohan et Choiseul. U. émule ou disciple de Schôpflin, c'est une hypothèse qui permettrait d'expliquer une grande partie de sa carrière et de ses choix. Il a édité des traductions de l'anglais, de l'espagnol et de l'italien, les traductions de l'allemand étant sans doute seulement l'œuvre de sa première femme. En 1774, témoin au mariage de Roucher, il ajoute à sa signature «de l'Académie de Montauban» (B.H.V.P., ms. 777). Nous n'avons retrouvé aucune autre mention de cette appartenance et U. n'apparaît pas dans l'ouvrage de E. Forestié sur cette Académie. Le 11 janvier 1787 il devient correspondant de la Société royale d'agriculture de Paris en remplacement de Cadet de Vaux nommé associé (voir ce nom). Ce n'est qu'en 1798 qu'il est accepté comme membre de la Société d'agriculture de la Seine.

3. Carrière

Selon le D.B.F. il serait venu à Paris à l'âge de vingt ans et aurait eu des « débuts difficiles comme homme de Lettres sous le nom de Jacques d'Ussieux ». Nous n'avons rien trouvé qui puisse vérifier cette assertion. Après son séjour à Strasbourg il fonde à Mannheim, en 1768, son premier journal (D.P.1 424). La liste de ses souscripteurs nous donne une idée de son appartenance à plusieurs réseaux de relations : on y trouve trois abbés, deux de Strasbourg, un de Wissembourg. On y trouve les libraires associés Bourdillon et Bernier de Genève, qui prennent neuf abonnements, la « Petite Compagnie» qui faisait le commerce des livres entre Paris et Strasbourg, qui en prend vingt-sept et le libraire Lacombe, à Paris, qui en prend treize. On y trouve aussi le ministre des Affaires étrangères de l'époque, Choiseul. Curieusement le libraire Fontaine, qui fournissait le milieu français de la cour de Charles Théodore, ne fait pas partie des souscripteurs de l'Europe littéraire. Mais U. a dû bien connaître son fils et successeur Mathias, car en 1794 le catalogue de la Librairie françoise, en revanche, contient treize de ses ouvrages (Voss, « Mannheim als Verlagsort »). Mathias, de cinq ans plus jeune que U., avait fréquenté le collège des Jésuites de Mannheim. Il faudrait démêler la part des raisons religieuses, diplomatiques ou littéraires et personnelles qui amenèrent U. à tenter une carrière à Strasbourg puis à Mannheim. En 1770, grâce à la Société typographique de Bouillon, U. et son épouse publient chacun un premier ouvrage : lui, l'Histoire abrégée de la découverte et de la conquête des Indes par les Portugais, dont l'adresse indique aussi «Paris, chez Gauguery» et elle, une « imitation » de CM. Wieland, Le Nouveau Don Quichotte. De 1772 à 1775, U. publie chez différents libraires parisiens des nouvelles et des anecdotes réunies sous le titre Le Décaméron français. C'est donc à cette époque qu'il a dû s'installer à Paris. En 1776, il s'associe à Cadet de Vaux, Corancez et Romilly dans la fondation du Journal de Paris (D.P.1 682). Nous n'avons pas retrouvé des preuves directes de liens intimes avec ses associés, mais ceux-ci eurent vraisemblablement une part dans l'orientation de sa vie. Leurs liens avec les encyclopédistes ont pu les réunir, peut-être dès 1770. On remarque aussi que Cadet de Vaux, en 1770, a traduit Spielmann, collègue de Schôpflin. S'il quitte, vers 1786, à la fois la capitale et le Journal de Paris, U. garde ses relations. Comme Cadet de Vaux, son intention était de s'adonner à sa nouvelle passion, l'agronomie. Il s'y était exercé dès le printemps 1786. On lit en effet dans les Mémoires d'agriculture de l'été 1786, au titre des «extraits des séances de la Société royale d'agriculture» que «M. d'Ussieux a fait part à la société de plusieurs procédés de culture qu'il a employés avec succès en Brie», ce qui suppose d'ailleurs sa présence dans la région au moins au printemps de cette année-là. Cependant, c'est à Chartres qu'il s'installe, et son choix n'est sûrement pas dû au seul hasard d'une annonce (annonce de vente dans les Affiches de Chartres du 9 août 1786). Son associé Corancez rassemblait autour de lui une partie du milieu chartrain de la capitale. Par son achat, entre août 1786 et août 178 7 du domaine de Vaux, U. devient le voisin de son futur beau-père, Bellier-Duchesnay, qui, lorsqu'il était maire de Chartres, en 1781, avait connu et apprécié Cadet de Vaux. Il est vrai que U. a pu le connaître directement dans sa fonction d'éditeur. En tout cas la Beauce comme la Brie étaient les terrains d'expérience privilégiés des agronomes. Correspondant de la Société royale d'agriculture, il est collègue de Cadet de Vaux, de Parmentier, de Gilbert et de Benezech, tous actifs militants du mouvement agronomique. On lit, dans les Mémoires d'agriculture, «La société a distingué surtout les réflexions présentées par le c. Dussieux sur la perception des impôts» (an X, t. III, p. 17) ; «le c. Dussieux, dans le département de l'Eure et Loir, s'occupe aussi de l'amélioration des chevaux et des moutons et il est parvenu, sur un sol en partie composé de cailloux ferrugineux et le plus ingrat du département, à supprimer la jachère, par un nouvel ordre de cultures.» (ibid., p. 21). Cela explique l'assertion de Lefevre, selon lequel il fut «chargé par le gouvernement républicain de faire des expériences en agriculture». Malheureusement «Ces expériences ne réussirent qu'à moitié [...] toutefois la culture de pommes de terre eut quelques succès, et c'est Dussieux qui l'a introduite un des premiers dans cette contrée» (Lefevre, p. 333). L'achat du domaine de Vaux est lié aussi à son désir d'enrichissement et d'ascension sociale. En effet U. eut aussi des activités dans la finance. Selon le Dictionnaire historique et biographique de la Révolution et de l'Empire de J.F.E. Robinet (Paris, 1899), il «fut pourvu le 18 oct. 1787 de la charge de Trésorier de France et général des finances en la Généralité de Montauban». On peut supposer qu'il fit le voyage de Montauban pour être reçu en la Chambre des comptes, le 24 octobre de la même année. Mais il ne fit pas celui de 1789, pour être reçu au Bureau des finances. Le registre C 565 des A.D. de Tarn-et-Garonne conserve un certificat médical daté du 8 juin 1789 confirmant son empêchement et une lettre du 16 juin donnant pouvoir à M. Bouisson de Bonnac pour procéder à son installation le 1er juillet suivant. Cet office lui permit de se désigner, dès le 22 mai précédent, au baptême de sa fille comme « écuyer, seigneur de St Maurice de Gasloup, St Germain de Lépinay et autres lieux». Ultime étape de son ascension sociale, mais bien tardive eu égard aux événements! En 1795, à la naissance de son deuxième fils, il a évidemment abandonné sa particule et se désigne comme «cultivateur». Après la Révolution, il reprend sa carrière de notable rural : en 1795, il est député par le département d'Eure-et-Loir au Conseil des Anciens. Maire de sa commune après 1799. En 1801, il fut élu membre du Conseil général de son département. Nous n'avons pas pu vérifier l'assertion de Musset-Pathay selon laquelle il aurait voyagé en Espagne. Deux hypothèses : en 1772 sa traduction des Nouvelles espagnoles a pour adresse «Madrid, Paris». Son élevage de moutons mérinos a pu occasionner un voyage, soit en 1786, soit à la suite du traité de Bâle de 1795, en l'an VII avec Gilbert ou en 1802 avec le fils de Corancez, Louis Alexandre.

4. Situation de fortune

Pour soutenir ses études au séminaire de Strasbourg, ses parents lui constituent une rente «à titre clérical» de 150 £

(A.M. Angoulême). Il participe à l'édition de collections et d'oeuvres qui ont dû être suffisamment fructueuses pour que, par exemple, son libraire ait engagé dans les 80 000 £ pour une édition de luxe de sa traduction de l'Arioste (Journal de Paris, 28 juin 1780). Le Journal de Paris, lui rapporte 30 000 £ de rente. Selon Musset-Pathay « il fut forcé de le vendre à un prix bien au-dessous de sa valeur» (130 000 francs), très probablement en 1786, au libraire Xrouet, « ce qui lui permit d'acheter le domaine de Vaux» pour la somme de 160 000 £ (A.N., notaire Griveau). Il ne semble pas qu'il ait pu hériter de l'office de conseiller secrétaire du roi qui constituait la dot de sa mère, son père lui ayant survécu. Mais il y a peut-être eu une raison familiale au fait qu'il se trouva pourvu de la charge de trésorier général à Montauban, la dernière qui fut mise en vente selon Mila de Cabarieu, et dont la valeur était tombée à 20 000 £, selon D. Ligou, Histoire de Montauban. A sa mort, ses enfants revendirent le domaine de Vaux à la famille d'Aligre (Lefevre), qui en avait été propriétaire avant 1776.

5. Opinions

Ses études au séminaire ont peut-être marqué son style, mais il s'est vite défroqué aussi bien de corps que d'esprit. La plupart des œuvres collectives auxquelles il participe ont un caractère encyclopédique. Il a toujours un souci pédagogique, de caractère progressiste. Arrivé à Paris, il fréquente aussi une tout autre société, par exemple celle de Guillaume Wasse, « métromane d'une singulière espèce » selon J. Labiée (Mémoires d'un homme de lettres, Paris, 1824). Cet original réunissait de jeunes poètes comme Sylvain Maréchal, qui le cite dans son Dictionnaire des athées, Gilbert, Baculard d'Arnaud, François de Neufchâteau. Il est, avec Barthélémy Imbert, témoin au mariage de Jean Antoine Roucher, à Paris en 1774. C'est tout le milieu des poètes francs-maçons. Sixte Sautreau de Marsy, qui fit son éloge après sa mort, ajoute à la liste de ses amis Le Tourneur et Berquin. Ses activités maçonniques ne sont pas négligeables. Avec Roucher il est initié à la loge des Neuf-Sœurs le 28 novembre 1778 à l'occasion d'une cérémonie officielle organisée par la loge en l'honneur de Voltaire (Amiable). Il la quitte en 1783, en même temps que Cadet de Vaux. Dans le dossier de la B.N., FM2 163, f° 38-40, le «R.F. Dussieux, député de la 1. de la Parfaite Charité» de Bernay dans l'Eure est plusieurs fois mentionné. L'affaire date de 1784-1785, et U. agit en tant que député alors qu'il réside à Paris (il n'est pas inscrit sur les tableaux de la loge). Selon Le Bihan, il s'agit bien de U., député de cette loge de 1780 à 1789. Les autres dictionnaires de la Franc-maçonnerie ne mentionnent pas ce fait ; ils indiquent qu'il était député de la loge «la Parfaite Clarté», Orient de Beauvais, et dignitaire du Grand Orient en 1789 (Ligou), mais nous ne savons pas sur quelles sources ils se fondent. Dans son éloge, Sautreau indique que U. écrivit sa tragédie Le Héros français ou le Siège de Saint-Jean-de-Lône pour exprimer ses sentiments patriotiques. On serait tenté de dire chauvins. A l'époque où elle fut jouée, la CL., avec toute sa partialité aristocratique, ne voulut y voir que «bassesse» «bourgeoise» (sept. 1780). Selon Musset-Pathay «il fut proscrit après le 31 mai 1793 et sauvé grâce à l'humanité de Sergent». Il s'agit du graveur Antoine François Sergent, dit Sergent-Marceau, auquel il était lié par la famille de sa femme et qui, à son tour, se réfugie chez lui après 1794 (M. Jusselin, Catalogue du Musée historique, Chartres, 1958). Au Conseil des Anciens il s'oppose à la création d'une inspection générale des contributions et approuve un nouvel impôt sur le sel, arguant du fait que le cultivateur pourra répercuter la hausse du prix du sel sur le prix de ses productions, alors que l'impôt foncier est «réellement accablant» pour le pauvre. « Ce n'est pas sur les contributions des riches qu'un Etat doit fonder ses moyens de revenus publics parce que cette classe est toujours essentiellement bornée. C'est dans la masse de ses habitans et là seulement que réside la source des revenus nécessaires au maintien de l'ordre social» (séance du 9 ventôse an VII). Il adhère au coup d'Etat du 18 brumaire.

6. Activités journalistiques

1768, L'Europe littéraire, voir D.P.1 424 et Voss, «Fragment». Le Prospectus que U. écrivit âgé seulement de vingt-quatre ans, le montre homme des Lumières, militant actif de la République des Lettres. Son souci est «d'établir une correspondance générale entre tous les Savans [...] On envisage la république des Lettres comme un seul corps dispersé dans diverses contrées, [...] ce journal mettra l'homme de lettres à portée de mesurer, d'apprécier, de comparer les travaux de ses frères, d'y puiser de nouvelles connaissances et d'enrichir sa patrie de leurs découvertes. [...] L'Europe littéraire rapproche toutes les nations, réunit toutes les langues [...]. [0]n invite les jeunes gens, ceux que d'heureuses dispositions appellent à la carière des Sienses [sic], à se servir de L'Europe littérairepour manifester l'aurore de leurs talens».

Au Journal de Paris U. s'occupe principalement des comptes rendus de la Comédie-Française. Il s'intéresse surtout au jeu et à la voix des acteurs et des actrices, particulièrement des débutantes. Ses critiques sont toujours modérées, nuancées. A ses yeux, ces jeunes comédiennes annoncent toujours des talents et sont toutes susceptibles de progrès. Mais la douceur et l'affectation de U. ne semblent pas suffisantes à certaines. Le 8 octobre 1779 il écrit : «Doligny se distingue par la sensibilité de son organe et sa naïveté précieuse». Cela ne plaît pas à l'intéressée et U. doit fournir le 10 octobre une réponse signée : «Je suis désespéré, Mademoiselle, de ce que ma mémoire n'a pu me fournir des expressions qui vous fussent agréables et plus propres à donner une idée vraie de vos talents : cependant en y réfléchissant bien, il me semble qu'à la rigueur vous pourriez vous en contenter. J'ai toujours pensé que quand on disait d'une Actrice <elle a l'organe sensible >, cela voulait dire <elle a le talent d'intéresser et d'émouvoir >. C'est tout ce que le spectateur doit attendre du comédien et c'est du comédien seulement que j'ai à parler. J'ai loué aussi, Mlle, votre < naïveté > et ce mot vous paraît encore insuffisant. En y joignant l'épithète de < précieuse >, j'ai voulu dire que votre jeu était d'un naturel parfait. »

Les critiques de U. se caractérisent aussi par leur style exclamatif, mais c'est toujours pour louer, pour admirer et distribuer des bons points. En 1778, le Journal de Paris engage une dure polémique contre La Harpe. Selon la Correspondance secrète du 15 avril, celui-ci «riposte en attaquant à la fois Sautereau et d'Ussieux». II semble cependant que U. ne soit responsable que des comptes rendus du spectacle des Barmécides les 12 et 15 juillet. Le journaliste s'y réclame de son «impartialité», il note que La Harpe a su faire «de beaux vers», mais que «l'action est faible et traînante». L'attaque se trouve dans les trois lignes finales, quand il reprend l'expression que La Harpe avait utilisée contre le théâtre de Voltaire : «c'est une terrible entreprise que de refaire une pièce de Corneille, surtout quand il a très bien fait. »

Cela pouvait mettre en rage La Harpe, mais c'était beaucoup moins violent que les articles des 28, 29 et 30 août, du 12 octobre, des 16 et 30 novembre qui, eux, semblent tout à fait de la plume de Sautereau. En 1782, U. clôt la polémique, par une série d'«extraits» élogieux, qu'il signe, montrant à la fois qu'il n'est pas l'auteur habituel de la rubrique et qu'il est le seul, dans l'équipe du journal, à prendre la responsabilité de louer l'académicien. Le 15 avril, il rend compte de l'Eloge de Voltaire : «Quel pathétique! quel abandon ! quel charme entraînant dans ce tableau ! » s'exclamet-il avec toujours autant d'affectation. Le 19 mai, c'est le compte rendu de Tangu et Félime. Ce qui fait dire à la Correspondance secrète que La Harpe et d'Alembert auraient gagné «l'un des principaux auteurs du Journal de Paris en lui prodiguant l'espérance d'une belle fortune littéraire». On voit encore la signature de U. le 28 juin suivant. II envoie une lettre très aimable au comte de Tressan, comme lui traducteur de l'Arioste. Le comte lui répond tout aussi aimablement le 9 juillet, ce qui est de bonne publicité pour chacun d'eux.

C'est au cours de l'année 1786 que U. cesse son activité au Journal de Paris. La rubrique «Trait historique», dont il semble qu'il était chargé, disparaît progressivement, alimentée un moment par des lettres de lecteurs (qu'il a pu lui-même envoyer) ; la même supposition peut être faite pour I'«extrait» concernant les Mémoires particuliers auxquels il collabore et pour les «extraits» des 27 et 30 avril, tous trois envoyés par un correspondant anonyme.

En tant que correspondant de la Société royale d'agriculture il a aussi envoyé des mémoires aux différents journaux traitant d'agriculture : Mémoires d'agriculture (D.P.1 871) déjà cités, 1786, 11 janv. 1787;Bibliothèque physicoéconomique, 1788 ; Feuille du cultivateur, un art. par an entre 1788 et 1791 (voir les tables).

Il a collaboré, en tant qu'auteur, à la Bibliothèque universelle des dames pour un art. de botanique (voir D.P.1 171).

7. Publications diverses

Voir Cat.B.N., auquel il faut ajouter : en 1772, l'Histoire de la littérature française en collaboration avec Bastide (B. Un.) ; et diverses nouvelles recensées par Martin, Mylne et Frautschi. Dans le Journal de Paris du 15 octobre 1778 on peut lire le prospectus de souscription à l'Histoire universelle, traduite de l'anglais, qui présente l'œuvre comme une «histoire encyclopédique du genre humain ». Dans le supplément du 26 novembre 1786, le second prospectus de la Collection universelle des Mémoires particuliers relatifs à l'Histoire de France et une publicité pour la Bibliothèque des dames.

8. Bibliographie

Tous les dictionnaires biographiques mentionnent U. ; les notices sont classées à d'Ussieux (B.Un. ; N.B.G. ; Martin, Mylne et Frautschi, Bibliographie du genre romanesque français, 1751-1800, Londres, Paris, 1977) ou Dussieux (D.B.F.). – A.D. Charente, A.M. Angoulême, état civil par. Saint-Martial, année 1744 ; tables de la série E : inventaire t. III, p. 323, 18 nov. 1741 ; t. IV, p. 78, 2 mai 1760 ; p. 133, 10 juil. 1766. –A.D. Tarn-et-Garonne, A.C. Montauban : deux lettres du 8 et du 16 juin 1789 intégrées au reg. C 565, entre les p. 53 et 54. – A.D. Eure-et-Loir, états civils de Saint-Maurice et Saint-Germain, communes regroupées sous le nom de Pontgouin après 1790. – A.N., notaire Griveau, M.C., LUI, 618, art. 56. – Amiable L., Une loge maçonnique d'avant 1789, les Neuf-Sœurs, Paris, 1897. – Le Bihan, Loges et chapitres de la grande loge et du grand Orient de France, t. II, Paris, 1967. – Ligou D., Dictionnaire universel de la franc-maçonnerie, Paris, 1992. – Id. (éd.), Histoire de Montauban, Toulouse, 1984, chap. VIII. – Cabarieu M. de, «Le Bureau des Trésoriers de France de Montauban, 1635-1790», Bulletin de la Société archéologique de Tarn-et-Garonne, 189 5, p. 140. – Forestié E., La Société littéraire et l'ancienne Académie de Montauban, 2e éd., Montauban, 1888. – Lefevre E., Docu­ments sur le canton de Courville, Chartres, 1870. – Magasin encyclopédique, n° 5, 1805, éloge de U. par Sautreau ; et 1810, notice sur Alexandre Claude Bellier-Duchesnay. – Jusselin M., Catalogue du Musée historique, Chartres, 1958. – (MP) Musset-Pathay V.D. de, Bibliographie agronomique, Paris, 1810,p. 317. – Voss J., «Mannheim als Verlagsort franzö­sischen Journale im 18. Jahrhundert», Mitteilungen der Gesellschaft der Freunde der Universität Mannheim, oct. 1986, p. 41-48. – Id., «Le fragment d'une version inconnue de l'Encyclopédie», Recherches sur Diderot et l'Encyclopédie, n° 9, oct. 1990. – Mes remerciements vont à Mme A.M. Ferrier, archiviste à Angoulême, à Mme A. Lafforgue, directeur des Archives de Montauban et tout particulièrement à M. J. Voss pour les sources manuscrites concernant l'Europe littéraire qu'il m'a aimablement transmises.

9. Additif

État civil: La première épouse de U. s’appelait Jeanne Herrfort (AN. MC. IAD). Un fils naquit de leur union, Marie Tobie Auguste. De ce second mariage naquit cinq enfants : Louise, déjà citée, Louis-Alexandre-Ernold, Pierre-Henri et Marie-Adolphe, tous mineurs au moment de son décès, comme lors du décès de leur demi-frère Marie Tobie Auguste, qui survint moins de deux mois après celui de leur père, le 23 brumaire an XIV(AN MC IAD). Sa veuve résidait à Paris en novembre 1805, rue Charlot, n° 45 et quai des Ecoles, n° 18, en 1806. Avant la Révolution il signe indifféremment ou selon les circonstances « Dussieux » ou « d’Ussieux ». Dans un acte notarié datant de 1781, il signe avec la particule en ajoutant le titre d’écuyer (Nicole BRONDEL).

Carrière: Le premier titre que nous connaissons de lui a pour titre « ESSAY sur l’état actuel de la littérature française ». L’ouvrage a été publié à Paris en 1868, l’année même où il fonde son premier journal à Mannheim, et dédicacé au Prince Louis de Hesse d'Armstadt. On peut y trouver déjà une profession de foi littéraire et philosophique, de l’auteur qui s’était sans doute mis au service de ce prince, sans doute peu après avoir quitté le séminaire de Strasbourg. Il semble que le couple s’est installé à Paris à partir de 1770. Sous le Directoire il reprend sa carrière de grand propriétaire terrien. C’est en 1799 qu’il est député d’Eure et Loir. Il vend  sa part du Journal de Paris à son directeur,  Michel-Joseph Xhrouet (voir DP2, notice N°…) ; Il obtient la charge de trésorier de France à Montauban, le 18 octobre 1787, puis de trésorier général, en 1789. On le trouve en possession d’un domaine, dénommé « de Pommiers », commune de Beauronne, dans le canton de Neuvic, en Dordogne. Ce domaine, qu’il ne semble pas avoir habité, ainsi que cette charge de finance, explique peut-être son inscription sur  la liste des émigrés de la Dordogne (voir § suivant). Il le vend, le 1er prairial an VI (AN. MC, notaire Pérignon), à Magdeleine Angélique Fayard-Beaurepaire, une noble venue de Beaussac, près d’Angoulême, paiement effectué par traites s’échelonnant jusqu’en 1807 (ET/XVIII/ 1030).  Les dernières années de la vie de d’U. furent vraisemblablement assombries par des difficultés financières car le 12 messidor an XI (1er juillet 1803) son épouse gagna contre lui un procès en séparation de biens (mention dans AN ET/XVIII/1030). A sa mort, elle revendit au nom de ses enfants, pour lesquel un tuteur, M. Dutillet, avait aussi été nommé, le domaine de Vaux  à la famille d'Aligre, qui en avait été les premiers propriétaires. La levée d’hypothèque permettant l’achat ne put avoir lieu que le 4 août 1807 (ibid.) (Nicole BRONDEL).

Opinions: La citation de Lucrèce, extaite du De natura rerum, en exergue de son premier journal, « Floribus ut apes in saltibus omnia libant » est un bon témoignage de ses premières orientations philosophiques et poétiques. Le 29 mai 1780, il est élu secrétaire de la loge des Neuf-Sœurs aux côtés du Rouzeau, et Barrett secrétaires, le Comte de Milly étant vénérable, (cité par Marc Labouret, document tiré des « archives russes »). Dussieux  fait partie des 108 « habitants de la ville de Paris » signataires de la première pétition politique collective de la révolution de 1789, ainsi que la présente CH. L. Chassin. Cette pétition accompagnant un texte en forme de Mémoire ouvrant sur une consultation d’avocats au Parlement, pose de façon juridique la question des moyens pour les Parisiens de nommer eux-mêmes leurs représentants aux Etats-Généraux.  Il signe en 75e position « D’Ussieux de Saint-Maurice », avec, parmi les notables nobles comme Lafayette et bourgeois comme Bailly de la capitale,  les journalistes Suard (17e), Morellet (Abbé, en 21e position), Garat (73e), Cadet de Vaux ( 77e) et, en 90e position, un autre Morellet (visible seulement sur la copie manuscrite, non sur l’imprimé)  accompagné par un dénommé Krouet, mis probablement pour Xhrouet. Pendant la Révolution, son statut  de propriétaire de terres nobles conduisit à son inscription sur la liste des émigrés du département de la Dordogne. Par décret du Directoire du 16 germinal an V [5 avril 1797], il fut radié de cette liste (Nicole BRONDEL).

Publications diverses: ESSAY sur l’état actuel de la littérature française; dédiée au Prince Louis de Hesse d'Armstadt, à Paris, 1768. Mis en ligne sur Google books (Nicole BRONDEL).

Bibliographie: A.N. Minutier Central : - notaire Gauldré Boilleau, AN MC/ET/XVIII/1012, 28 frimaire an XIV, IAD « Dussieux » [lire : Marie-Tobie Auguste Dussieux] ; articles 1013 et 1030, janvier 1806 à novembre 1807 – notaire Griveau ET./LIII/618, art.56. achat du château de Vaux. AN.AF III 442, plaquette 2571, pièces 5-28 = Émigrés, radiation. Sources imprimées: Archives russes, papiers du Grand Orient de France, cités en ligne sur le site de Marc Labouret -The Papers of Benjamin Franklin, Yale University Press, New Haven et Londres - Charles-Louis Chassin, Les élections et les cahiers de Paris en 1789, 1888, liste page 80 et suiv. (Nicole BRONDEL).

ROMILLY

Numéro

702

Prénom

Jean

Naissance

1714

Décès

1796

Jean Romilly est né le 29 juin 1714 à Genève et il est mort à Paris le 16 février 1796. Il descend d'une famille d'horlogers huguenots, originaire de Gien-sur-Loire, réfugiée à Genève et appartenant à la bourgeoisie de cette ville depuis 1627 (D.H.B.S.). Il eut trois frères. Vers 1738 il épouse une française, Elisabeth Adrienne Joly (née vers 1719 ; voir Leigh, n° 6111 n.), dont il eut au moins trois enfants : Jean Edme (1739-1779) et Elisabeth Jeanne Pierrette (i744?-i8i5).

2. Formation

Comme ses trois frères, R. fut apprenti horloger. Sa mauvaise orthographe indique qu'il fit peu d'études. Tout en gardant son titre de citoyen de Genève, il émigra à Paris étant jeune homme et s'y qualifia comme maître horlogiste (Kafker). II dût apprendre aussi la gravure, puisque, selon Leigh, ce fut lui qui grava la devise de J.J. Rousseau : « Vitam impendere vero» (Leigh, n° 2720 n.).

3. Carrière

En 1755, il construit une montre ne nécessitant d'être remontée que tous les huit jours, durée qu'il porte à un an en 1763. Il met au point un système d'échappement inventé par Beaumarchais, ce qui occasionne sa collaboration à l'Encyclopédie. Il écrit onze articles, où il se montre autant théoricien que praticien d'horlogerie (Kafker). Ses compétences lui permettent d'acquérir une certaine notoriété. En 1777, alors qu'il tient toujours son échoppe d'horloger place Dauphine, il fonde avec son gendre le Journal de Paris (voir D.P.1 682). En 1790, il propose un texte à l'Académie des sciences, mais le retire avant jugement. Durant la Révolution, il ne semble pas avoir eu d'activités politiques.

4. Situation de fortune

La réputation acquise dans son activité d'horloger aurait dû lui être lucrative : «Je fournissois des montre de mon nom a plusieur horlogers de province qui Sur ma réputation pouvais me les payer un bon prix puisqu'il les vendois en concequance». Mais il estime avoir pâti des finesses des commerçants, de l'ingratitude de ses ouvriers (il a pu en avoir jusqu'à 200), et de sa propre honnêteté qui l'ont empêché, avec sa femme et ses enfants, de gagner plus : « nous travaillons tous beaucoup [...] mais nous Somme faible a nos propre interés» (Leigh, n° 2720). En revanche, la copropriété du Journal de Paris fut une bonne affaire (D.P.1 682).

5. Opinions

R. est d'abord un calviniste libéral. Son épouse, catholique, abjura en 1746 et se convertit à la religion de son mari en 1757 (Leigh, n° 6111 n.). Mais il fut avant tout rousseauiste. Le message de Jean Jacques l'enflamme et suscite sa propre confession, dans une «lettre-journal» qu'il rédigea pendant près d'un an, et qu'il lui envoya le 23 mai 1763 (Leigh, n° 2720), alors qu'il le connaissait depuis plusieurs années déjà. Il se définit comme déiste, mais, contrairement à Voltaire, il croit au «meilleur des mondes possibles». Son libéralisme se traduisit dans l'éducation qu'il donna à ses enfants : son fils, Jean Edme, qui écrivit dans l'Encyclopédie, retourna à Genève comme pasteur et prédicateur, tandis que sa fille, au contraire, était franchement incrédule, détestait l'esprit genevois et préférait admirer les institutions anglaises. Le patriotisme, l'utilité sociale, sont ses valeurs : «rien ne me serre tant le cœur que lorsques je vois gagnier beaucoup d'argent par des routes que ne rendes justices a personnes » ; « il me semble que vous en voulez un peu trop au artiste, le mal qui se trouve dans la Société, vient moins d'eux que de ceux qui les employé». Au contraire de Rousseau, et s'appuyant sur les principes physiques du mouvement, il estime que c'est l'inégalité et le mouvement qui produisent la vie, que les hommes sont par nature inégaux, et que cette inégalité est le gage de l'originalité des individus et de l'excellence de quelques-uns (Leigh, n° 2720). Les deux Genevois avaient donc beaucoup en commun. Rousseau, bien que plus distant, était sincèrement attaché à R. (Kafker). Leurs relations étaient telles que les M.S., le 21 juil. 1778, croit pouvoir avancer : «On croit que c'est cet horloger qui est dépositaire des papiers et autres effets littéraires de la succession de ce philosophe» (Leigh, n° 7205 n.). R. s'était fait, grâce à sa réputation, beaucoup d'autres relations. Depuis 1751, il est en correspondance avec le conseiller au Parlement de Rouen, Pigou et, dans ce cas, il précise que c'est sa femme «qui tien la corespondance». Ses relations amicales s'étendent aussi aux Du Fossé, famille de parlementaires jansénistes, au premier plan de l'opposition à Louis XV (ibid.). En 1765, R. se brouille temporairement avec d'Alembert qui ne sut pas l'aider dans un différend qu'il eut avec l'Académie des sciences et avec Diderot, car R. prend parti pour Rousseau (Leigh, n° 6111, 3 nov. 1767). Cependant la brouille ne fut pas définitive car, vers 1781, R. introduisit Samuel Romilly auprès de Diderot et d'Alembert. Samuel le décrit comme un jeune homme de soixante-dix ans, vif et gai (Kafker).

6. Activités journalistiques

R. fut, avec Corancez, d'Ussieux et Cadet le Jeune, l'un des fondateurs du Journal de Paris (D.P.1 682). Il y tint la rubrique météorologique et rédigea quelques articles : lettres signées : 22 sept. 1777 : «Idée relative aux serrures de sûreté» ; 19 janv. 1778 : sur l'impossibilité du mouvement perpétuel ; 14 nov. 1778 : montre de paille ; 10 déc. 1781 : «Observations sur le baromètre». C'est dans cet article que R. indique qu'il est « chargé personnellement de la rubrique météorologie». Il polémique avec Changeux (échange de lettres jusqu'au 23 déc) ; quelques articles non signés peuvent lui être attribués : 25 janv. 1779, Extrait de la Vie de Sénèque le philosophe, mais ce peut être aussi son gendre Corancez (Leigh, A.211 n.) ; 21 mars 1780 : Nouvelle serrure de sûreté ; observations météorologiques du 22 déc. 1779 ; 17 avril 1780 : «Effets d'un Pendule de compensation par le Sieur Grenier, Horloger» ; 27 déc. 1780 : description de l'horloge placée à l'Hôtel de Ville ; 1er janv. 1783. annonce qu'il a adapté une «machine stationnaire» à son pendule et à son baromètre ; 14 oct. 1787 : rubrique « Arts » : article sur l'horlogerie : projet d'Etablissement par M. Bralle, avec la protection du Gouvernement, après avis de Berthoud, Bréquet, Gresson, R. et Paute. R. ne semble pas avoir pris d'autres responsabilités dans le Journal de Paris, en dépit de sa boutade selon laquelle, grâce à sa rubrique météorologique, «il faisait la pluie et le beau temps». Par exemple, lors des différents épisodes des publications des Confessions de J.J. Rousseau, seul son gendre Corancez est attaqué. Le 2 août 1778, le marquis de Girardin lui écrit : «Je vous plains sincèrement, Monsieur, des procédés du journaliste de Paris vis à vis de la mémoire de M. Rousseau, de sa femme et de moy, parce que je suis sur que dans le fonds de votre cœur vous les désaprouvés» (Leigh, n° 7233).

7. Publications diverses

Voir dans Leigh sa « lettre-journal » à Rousseau du 23 mai 1763 (n° 2720), qui constitue une sorte d'autobiographie. II y mentionne un Mémoire qu'il aurait fait « pour blâmé l'usage de metre des nom étranger Sur les montres de Genève».

8. Bibliographie

Haag. – [D.H.B.S.) Dictionnaire historique et biographique delà Suisse, Neuchâtel, 1926. – A.N., répertoire des Archives privées. – Journal de Paris. – Munier et Chennevière A., Nos Anciens et leurs oeuvres, 1916. – Des passages de la présente notice sont la traduction de l'article de Franck A. Kafker dans The Encyclopedists as individuals : a biographical dictionary of the authors of the Encyclopédie, S.V.E.C. 257, 1988, p. 333-336. Kafker s'appuie sur Leigh, sur l'ouvrage The Life of Sir Samuel Romilly writen by himself, London, 1842, et sur divers ouvrages traitant de l'horlogerie et de l'Encyclopédie (voir sa bibliographie, p. 336). Nous avons complété par d'autres extraits de Leigh.

RENOU

Numéro

679

Prénom

Antoine

Naissance

1731

Décès

1806

Antoine Renou est né à Paris en 1731 ; il est mort dans la même ville le 13 décembre 1806, laissant une veuve et deux enfants sans fortune (B.Un.). Son épouse Louise Antoinette, née Lucas, était graveur.

2. Formation

R. fit ses études au collège des Jésuites, puis à celui des Quatre Nations. Il obtint souvent des couronnes à l'université (Gazette nationale). Son penchant pour la peinture le poussa à entrer dans l'atelier du peintre Pierre, puis dans celui de Vien. En 1758, il obtint le 2e Grand Prix de l'Académie royale de peinture avec son «Abraham conduit Isaac pour l'offrir au sacrifice». Il fut agréé à l'Académie le 6 septembre 1766 avec «Jésus parmi les docteurs». Il fut nommé secrétaire-adjoint de l'Académie le 24 février 1776, et fut reçu académicien le 18 août 1781 avec «L'Etoile du matin ou Castor précurseur du soleil». Il devint secrétaire perpétuel de l'Académie le 1er mai 1790. R. fut aussi membre de plusieurs académies : Saint-Pétersbourg, Philadelphie. Richmond. Rouen, et de la Société des sciences, belles-lettres et beaux-arts de Paris.

3. Carrière

En 1760, il entra à la cour du roi de Pologne, comme peintre officiel, et il y resta jusqu'à la mort de Stanislas, en 1766. Il entra ensuite à l'Académie royale de peinture et de sculpture comme adjoint au secrétaire Charles Nicolas Cochin (1776). Pendant qu'il était secrétaire-adjoint, il rédigea les livrets du Salon du Louvre, de 1779à 1791. Quand l'Académie fut supprimée en août 1793, R. fut attaché aux écoles spéciales de peinture, comme secrétaire et surveillant des études (B.Un.).

En 1777, dans sa lettre au Journal de Paris du 20 mai, il prétend demeurer «rue des Bons-Enfants».

4. Situation de fortune

Les procès-verbaux de l'Académie royale de peinture nous apprennent que R. toucha 300 £ pour la rédaction du livret du Salon du Louvre de 1779, et de 1781 ; pour le livret de 1783, il toucha la somme de 600 £. En octobre 1789. l'Académie lui accorda un prêt de 1000 £ pour les frais d'impression de sa traduction en vers français du poème de Dufresnoy sur la peinture, et elle augmenta ses honoraires de 500 £ annuellement à partir de 1790.

6. Activités journalistiques

R. rédigea les livrets des expositions du Louvre, appelés aussi Explication des peintures, sculptures et autres ouvrages, de 1779 à 1791, un livret tous les deux ans (D.P.1 432).

Le 30 janvier 1777 le Journal de Paris annonce qu'un « artiste célèbre collaborera au Journal » avec l'intention de «faire connaître les artistes». Il s'agit de R. L'académicien s'y révèle un journaliste accrocheur, polémiqueur et inventif, notamment dans le jeu des pseudonymes. En effet, du 1er mars au 3 juin 1777, dix lettres de R. paraissent sous le pseudonyme du «Marin». L'expression est vigoureuse, comme il se doit pour un marin ; les rapports entre l'art et l'argent sont abordés. R. s'insurge contre le marché de l'art, dans lequel les artistes sont défavorisés au profit des marchands. On peut se demander si véritablement quelques lecteurs tombèrent dans sa supercherie, ou si lui-même anima sa contribution en s'inventant contradicteurs et contradictrice, comme la comtesse de B* (23 avril). Il s'invente une famille, les Kergolé. Caché derrière ce nom, il fait de la publicité pour le développement de l'art de la mosaïque ; parallèlement, il lance une discussion en faveur de la récente liberté des artistes accordée, grâce au ministre d'Angiviller, dans un arrêt paru dans le numéro 1 du Journal de Paris. Les artistes ont comme problème à la fois de se libérer de la ytutelle de la Communauté des marchands et de trouver un lieu à prix modique pour exposer leurs œuvres (15 mars). On ne voit pas d'intervention de R. en 1778, et d'ailleurs, le 22 février, celui-ci décide de faire mourir son Marin, en l'annonçant dans une lettre signée de son neveu supposé, Jacob Kergolé.

1779 est de nouveau une année de forte participation de R. au Journal de Paris. Le 15 mars, il envoie une lettre «sur la différence qu'il y a de l'artiste à l'ouvrier» (voir aussi le 6 avril). R. milite pour le respect et la reconnaissance qui devraient être dus à l'artiste et à son œuvre. Selon B.Un., les lettres de «M. Bonnard, Marchand Bonnetier», parues en 1780, seraient aussi de R. (16 mai, 22 et 23 août, 4, 5 et 24 sept., 1er déc).

Il semble que R. n'ait pas collaboré au Journal de Paris en 1782. Pourtant, dans la polémique qui eut lieu entre Roucher et «Le Planteur de Choux», à propos du sculpteur Montigny, on pourrait bien reconnaître R. derrière le pseudonyme, qui, en ce cas, refléterait bien sa situation du moment par rapport au journal. Ses lettres sont envoyées d'Aubervilliers le 12 juillet (rubrique «Arts», lettres, 17 et 22 juil.).

R. s'est chargé au Journal de Paris de deux chroniques : celle des nécrologies d'artistes et celle des comptes rendus des salons du Louvre, qui avaient lieu tous les deux ans. Ces deux chroniques se justifient par sa fonction de secrétaire adjoint de l'Académie des beaux-arts.

Nécrologies parues dans le Journal de Paris : 17 juil. 1777, sur Coustou ; 2 juin 1778 sur le sculpteur Adam, signée R* ; 16 sept. 1780 sur Soufflot ; 11 mai 1781, Moitte et Dumont : R. précise qu'il est secrétaire de l'Académie royale de peinture et de sculpture ; 1er juil. sur Halle ; 28 sept., Aubry ; 8 nov., Jean Le Prince.

Salons du Louvre : 1777 : on peut se demander si R. ne se cache pas derrière les initiales «Le Comte de ***», à propos du salon de M. de Lorge ; 1779 : le Journal de Paris consacre 18 articles au Salon, dont quelques-uns de R., mêlés à ceux d'autres artistes ; 1781 : le 20 septembre, les auteurs du Journal annoncent qu'« il nous est tombé un manuscrit d'un auteur impartial et éclairé» sur les tableaux exposés au Salon. Il s'agit fort probablement de R., qui écrit aussi les 24, 29 et 30 septembre ; 1783 : les contributions de R. sont relancées par une lettre de lecteur du 15 septembre ; articles les 17, 20, 21, 23, 26, 27 et 28 sept. ; le 8 octobre, article à propos de Peyrou, qui n'est pas apprécié de l'artiste concerné (réclamation du 16 oct. et réponse le 19 oct). Le 10 octobre les auteurs du journal donne une critique élogieuse de la brochure de R., L'Impartialité au Salon, «dédiée à MM. les critiques présens et à venir» ; 1785 : articles des 5, 6, 9, 12, 15, 17, 19, 21 et 29 sept. ; 1787 : 3, 4, 6, 8, 17 et 24 oct.

Dans le même temps, le Journal de Paris fait de la publicité pour les œuvres de son collaborateur : la peinture du plafond de l'Hôtel des Monnaies, le 30 avril 1783 et, nous l'avons vu, sa brochure, en octobre de la même année.

7. Publications diverses

Voir le catalogue B.N. En 1780, R. publia une petite brochure intitulée Secret pour fixer le pastel, inventé par Loriot (8 p. in-40). L'Impartialité au Salon, 1783. – Dialogues sur la Peinture, s.d. – Notice des Ouvrages et de la Vie du C* Antoine, par le citoyen Renou. En 1789, il publia une trad. française et en vers du poème latin de Dufresnoy sur la peinture.

Ses principaux tableaux de peinture sont : «Jésus-Christ à l'âge de douze ans conversant avec les docteurs de la loi», à propos duquel Diderot écrivit dans le Salon de 1767 : «C'est un mauvais tableau [...], c'est un mauvais artiste. Le style en est gothique et pauvre» (t. XVI, p. 45 7). – « Sainte Angèle présente les Ursulines» que Diderot jugea de nouveau très sévèrement dans le Salon de 1769 : «Je ne connais pas ce Renou ; c'est apparemment un de ces nouveaux enfants que l'Académie a reçus dans son giron et qui ont excité quelques murmures contre son indulgence. Si l'Académie se relâche de sa sévérité, elle est perdue» (t. XVI, p. 652). – «La présentation au temple ». – « Agrippine débarque à Brindes » (Bénézit).

8. Bibliographie

8. B. Un. Abrégé du Journal de Paris, 1789, par Mugnerot : 4 vol., in-4° ; couvre que les quatre premières années du journal ; reproduit en partie au chap. V, «Beaux-Arts», 22 lettres ou articles de R., couvrant toute l'année 1777. N'ont pas été reproduites les lettres des 23, 24 avril et 2 mai. Le chap. X reproduit les nécrologies. – Journal de Paris. Gazette nationale ou Moniteur universel, 21 juillet 1809. – Montaiglon A., éd., Procès-verbaux de l'Académie royale de peinture et de sculpture, Paris, F. de Nobele, 18 75-189 7, t. VIII et IX. – Bénézit E., Dictionnaire critique et documentaire des peintres, sculpteurs, dessinateurs et graveurs, Paris, Librairie Grand, 1976. – Diderot D., Œuvres complètes, t. XVI, Paris, Hermann, 1990.

FEYDEL

Numéro

303

Prénom

Gabriel

Naissance

vers 1750

Décès

après 1820

Le 15 novembre 1787, Feydel adressa au Journal de Paris une lettre située de «Basson en Bourgogne» ; indication fantaisiste qui fut relevée par son contradicteur du moment (voir paragraphe 6), car il n'existait pas de Basson en Bourgogne ; mais le Dictionnaire géographique du XVIIIesiècle indique un Basson, hameau de la Bâtie-Montgascon, canton de Pont-de-Beauvoisin, actuellement dans le département de l'Isère, et qui disparut dès le XIXe siècle.

2. Formation

Tout indique que F. a eu la possibilité d'avoir une formation technique, sportive et militaire à la suite d'études classiques et littéraires. Il existait une compagnie d'invalides en garnison à Pont-de-Beauvoisin et des filles de la famille Feydel ont épousé des soldats invalides. On en voit des exemples dans les registres d'état civil, qui, dans l'état actuel de nos recherches, sont notre seule source. Ils montrent aussi qu'on savait écrire dans la famille Feydel : de nombreux contrats de mariage ou actes de naissance et de décès portent la signature de l'un ou l'autre, en tant que parrain, témoin ou simplement présent pour signer à la place d'époux analphabètes. Il s'agit d'une famille d'artisans, comme Claude, maître chapelier, instruite et respectable dès le début du siècle. Dans une de ses lettres au Journal de Paris (J.P.), celle du 14 février 1787, F. fait référence à un certain «feu M. de Masso, mon ami», qu'il présente comme un grand connaisseur en matière de peinture.

3. Carrière

F. publie sa première œuvre en 1783, sous le pseudonyme de Nicolas Roger, Essai sur l'Art de nager. Le 7 mars 1786, il remet à l'Académie des sciences un mémoire sur une idée de double essieu, qu'il prétend avoir conçue dès 1780. C'est en janvier 1787, dans le numéro 10 du Journal général de France, qu'il révèle cette affaire et se révèle par là-même au public : il se présente comme «ancien lieutenant de cavalerie» et «auteur de quelques pages de l'Encyclopédie méthodique». Il semble donc que F. ait commencé sa carrière journalistique en adressant des lettres à différents journaux. Après la Révolution il abandonne le journalisme pour se consacrer à la grammaire, revenant à ses premières préoccupations, l'érudition. En 1787, il envoie ses lettres de Paris et, en été, de Neuilly. Pendant l'été 1788, il envoie ses lettres de Bruxelles et d'Anvers.

4. Situation de fortune

Son premier ouvrage a eu cinq éditions entre 1783 et 1788. Il a dû être rétribué pour ses lettres au J.P. en 1787 et 1788, puisque L.S. Mercier et Olympe de Gouges considèrent qu'il fait partie de l'équipe du journal à cette époque. Pendant la Révolution, son journal L'Observateur se vendait bien, à dix mille exemplaires. Il possède sa propre imprimerie en l'an VII, rue St. Honoré.

5. Opinions

Pendant la Révolution, il est secrétaire de la Société des Amis de la Constitution. Son nom est mentionné dès le premier numéro, daté de novembre 1790, du journal de cette société, rédigé par Choderlos de Laclos. C'est en vertu de cette fonction qu'il est cosignataire du Discours sur la liberté du Théâtre prononcé par La Harpe le 17 décembre 1790. Le Cat. B.N. recense sept brochures politiques de notre auteur entre 1789 et l'An VII, en plus des deux journaux qu'il rédigea, éditées soit chez Volland, soit chez Garnery à Paris et dont quatre concernent la période de la prise de la Bastille qui génère son enthousiasme pour l'héroïsme et le sens de la responsabilité de la garde bourgeoise, face à la populace (Humbert). En l'An II, une de ses brochures est éditée à l'imprimerie du Cercle social. Son journal L'Observateur permet évidemment de confirmer ses positions de révolutionnaire modéré. R. Favre relève cette expression du 7 octobre 1789 : «Nous le tenons près de nos coeurs, ce Roi qu'on voulait nous ravir». Deschiens donne un extrait du numéro du 12 septembre 1790. Selon notre journaliste, il y aurait «deux sortes d'aristocrates : les bons et les méchants», les résignés ou attentistes et les comploteurs. Il y aurait aussi «deux sortes de patriotes : les patriotes citoyens qui sacrifient leur intérêt à l'intérêt national» et «les patriotes égoïstes, qui ont trouvé la révolution toute faite». A. Monglond signale que L'Observateur est un «recueil d'anecdotes et de traits caustiques contre les aristocrates». Dans son article «Lexicographie et conformisme en 1798», J.P. Seguin classe Feydel parmi les auteurs, «issus du clan des philosophes», dont les travaux lexicographiques comme la fabrication du Dictionnaire de l'Académie française coïncident «avec le refus des «excès» révolutionnaires et l'attachement à une situation dépassée».

6. Activités journalistiques

Les premières lettres recensées datent de 1787. Elles sont adressées au Journal général de France. Dans le numéro 10 du 12 janv. 1787, à propos de l'invention du système du «double-essieu» il engage la polémique avec un certain Tournon qui met en avant, le 3 février, deux autres inventeurs : son frère et un De La Bétunière «capitaine d'infanterie». F. a le souci de se faire connaître en s'assurant une supériorité sociale sur les gens avec qui il polémique. A Tournon, il répond le 13 février en signant «De Feydel, Auteur de quelques pages de l'Encyclopédie méthodique» ; au capitaine d'infanterie, il répond en signant «De Feydel, ancien Lieutenant de cavalerie», choisissant pour chacun de ses interlocuteurs un langage approprié. La polémique se termine le 22 mars 1787.

Dans le J.P. (D.P.1 682), F. intervient entre neuf et treize fois en 1787, vingt-deux fois en 1788. La lettre du 15 janvier 1787 signée L.D.F. pourrait être de lui («Lieutenant de Feydel»). En fin de compte il choisit de s'introduire dans la «République des Lettres» en abandonnant la particule et en cherchant à s'imposer par son érudition, comme bibliophile, philologue et «dialecticien», ainsi qu'il se nomme dans un de ses ouvrages.

C'est le 10 avril 1787 que F. signe sa première lettre au J.P., un bavardage sur l'histoire littéraire du XVIIe siècle, à la suite duquel il conclut en proposant d'écrire d'autres lettres. Le 13 mai, les 13 et 16 juin, le J.P. publie ses lettres, qu'il a écrites à Paris quinze jours plus tôt. Les 4 et 24 août puis le 8 septembre paraissent trois lettres, écrites à Neuilly pendant l'été. F. aborde toutes sortes de sujets, par exemple contre les «Banquistes», c'est-à-dire les charlatans, mais dans un style à sensation qui peut-être ne plut pas car il baisse rapidement le ton. «Il ne faut pas s'annoncer dans la république des Lettres comme un batailleur éternel» convient-il, à propos d'une polémique sur l'art de l'équitation.

En 1788, F. va solliciter l'activité épistolaire des érudits et des bibliophiles : les 22 janvier, 7 et 14 février, il lance une polémique sur deux ouvrages latins : «De infelicitate Litteratorum» et le «Infelix Litteratus». Les 6 et 20 avril, le 7 mai, il disserte sur des points d'étymologie, à l'occasion de la parution d'un nouveau Dictionnaire des synonymes ; le 24 mai, il parle des Turcs et le 5 juin d'une nouveauté : L'Eloge philosophique de l'Impertinence. Feydel alimente le vide de l'été 1788. Le 31 juillet, les 17 et 29 août, 15 et 25 septembre, ses lettres entretiennent une énorme polémique sur cette question : «Existe-t-il un laurier sur le tombeau de Virgile?». Malgré l'intervention des rédacteurs du J.P. le 4 septembre, la discussion continue jusqu'au 19 septembre. Il envoie encore des lettres sur tout et sur rien les 13 et 14 octobre, 8, 9, 14 et 25 novembre, et les 8, 15 et 25 décembre. Il exerce sa verve le 7 octobre et le 15 novembre, au détriment du chansonnier De Piis qui se fâche.

F. fait preuve d'un grand sens de la technique journalistique, de l'art du scandale. Pour faire un «scoop», il est prêt à hasarder des inexactitudes, déclenchant des polémiques sur des arguties, comme le remarque L.S. Mercier dans ses Tableaux de Paris : «Le Journal de Paris se trouve sur toutes les cheminées. Il nous fait admirer, le plus qu'il peut, le haut esprit de M. Feydel. Mais cette feuille a un inconvénient, c'est de s'appesantir quelquefois, de donner une trop grande renommée à de très petites choses et de laisser place à des démêlés de mince aloi». Certaines de ses lettres ont un deuxième objectif, évident : faire des publicités pour divers ouvrages. Le sien, d'abord, L'Art de nager. Mais la polémique sur le tombeau de Virgile ne serait-elle pas un coup publicitaire pour les Voyages en Italie, annoncés dans la même période? De même, une lettre datée et située du jardin du Luxembourg permet l'annonce d'un Dictionnaire sorti le jour même. F. offrait-il ses services à des Libraires?

Pour le J.P., Feydel était bien utile : il remplissait de nombreuses pages ; la caractéristique de son style, c'est sa façon de partir d'un sujet, le plus souvent de pure érudition, pour, sautant du coq à l'âne, arriver à des réflexions politiques : défense de la roture, attaque contre les nobles. Le J.P. dut le censurer quand il se mit à aborder des sujets délicats. Ainsi, le 25 décembre 1788, F. se plaint que le journal ne veuille pas imprimer sa réponse à M. de Viallon, chanoine, à propos d'une polémique sur les miracles de Sainte Geneviève. Le 8 avril 1789, F. propose au J.P. de donner des réflexions utiles aux députés aux Etats-Généraux ; les rédacteurs répondent poliment qu'ils imprimeront volontiers sa lettre «pourvu qu'elle ne sorte pas des bornes que nous nous sommes prescrites». Elles durent en sortir, car depuis lors plus aucune lettre de F. ne parut dans le J.P.. Nous le retrouverons seulement au XIXe siècle.

Sa passion dominante, donner ses opinions, se concrétise en 1789 par la création d'un journal. Le 1er août 1789, Feydel fonde L'Observateur (B.N. : 8Lc2 195) en vente chez le libraire Volland. A partir du sixième numéro le journal précise qu'il est «autorisé par le Comité de Police de l'Hôtel de Ville» et imprime en exergue une citation de Bailly, maire de Paris : «La publicité est la sauvegarde du peuple». «Il s'agit évidemment de la publicité donnée aux événements» précise Livois. Selon Tourneux, F. est l'auteur du journal Le Régulateur, ou Gazette de Paris et de l'Europe, Paris, rue St.-Honoré, 45 numéros, in 4°, 1er vendémiaire, 15 brumaire, an VIII.

Dans la dernière partie de sa vie, nous le retrouvons au J.P., exactement le même qu'avant la Révolution : les 21 et 24 thermidor an VIII, il raille Mme de Staël sur les contradictions et les barbarismes qu'il relève dans son ouvrage De la Littérature. Le 13 frimaire an IX (4 déc. 1800), il donne un long article sur un nouvel ouvrage de La Harpe dont il critique les fautes de langue ; le 18 thermidor de la même année, il déclenche une polémique en publiant un manuscrit, qu'il dit détenir depuis plus de vingt ans. C'est un portrait de Louis XI dont l'auteur, affirme-t-il, n'est autre que Bossuet. En 1800, à nouveau, les journaux ont des vides à combler.

7. Publications diverses

Voir Cat.B.N. Entre 1789 et l'an VII, tous ses écrits sont politiques. De 1783 à 1788 et de l'an VII à 1820, il écrit sur divers sujets académiques.

8. Bibliographie

D.P. I 682. – Cité dans les dictionnaires de Livois, de Deschiens et de Tourneux et dans A. Monglond, La France Révolutionnaire et Impériale, Grenoble, 1930-1946. – A.D. de Grenoble, état civil de Pont-de-Beauvoisin. – Journée de J.B. Humbert, horloger, qui, le premier, a monté sur les Tours de la Bastille, Paris, Volland, 1789.- Roederer P.L., Œuvres, 1853-1859, t. V, p. 223. – Mercier L.S., Tableaux de Paris, t. X, p. 185, année 1789. – Gouges O. de, Le Bonheur primitif de l'Homme, Paris, 1789. – Feydel, Remarques morales, philosophiques et grammaticales sur le Dictionnaire de l'Académie française, 1807 (An VII), cité par J.P. Seguin, dans «Lexicographie et conformisme en 1798», La Licorne n° 2, 1978. – Rétat P. (éd), La Révolution du journal, 1788-1794, Paris, CNRS, 1989, p. 77, 197.

9. Additif

État civil : Le 17 frimaire an VI, le bureau central du canton de Marseille établit un passeport au nom de Gabriel Feydel, « natif de Larben de lisere, âgé de 41 ans, taille 5 pieds 3 pouces 4 lignes, visage ovale, menton rond, yeux bruns, nez gros, bouche moyenne, marqué de vérole » (A.N. F/7/10788) Gabriel Feydel déclare donc être né en 1756 dans un village qu’il nomme par son ancien nom datant du XVIe siècle, qui n’existait déjà plus à l’époque de sa naissance et qui avait évolué pour devenir « L’Albenc » d’aujourd’hui, département de l’Isère, canton de Vinay, arrondissement de Saint Marcellin. On relève donc dans le registre paroissial de cette commune la mention de son baptême et son nom de naissance « Le 25e juin 1756, j’ai baptisé Gabriel Victor Brusson, né le 23e juin à onze heures du soir, fils naturel et légitime de François Brusson de Feydel, écuyer, garde du corps du Roi et de Dame Marie Victoire de Losme. Le parrain Gabriel Brusson, procureur au Baillage de St Marcellin, la marraine dame Marianne Lacroix Veyron [on voit aussi « Veron » ou « Veiront »], fille du sr Joseph Lacroix Veyron et demoiselle Marie de Losme ». Parmi les signataires, on trouve un Castaing Pusigeran. Le passeport devait permettre à  Feydel de rejoindre Paris, où il a résidé la majeure partie de sa vie et où il est mort le 22 avril 1840 (Archives de Paris -Etat-civil reconstitué.).

Formation : Dans le chapitre introductif d’Un cahier d’histoire littéraire, opuscule de 64 pages qu’il fit paraître en 1818,   Feydel  se désigne comme un « jeune officier du Roi » pour l’année 1776. Dès ce jeune âge il est reçu dans le milieu voltairien de  sa province. Sa formation militaire semble avoir été complète, car il se présente en 1787 comme « ancien lieutenant de cavalerie » et il semble très averti en mécanique, prétendant avoir inventé un nouveau système d’essieux. Cette formation pourrait expliquer qu’il ait été recruté  comme « artiste », certainement au sens d’« artisan », par le directeur de l’artillerie française Jacques Antoine Guion dit Pampelonne, natif de l’Ardèche, dans l’expédition à Constantinople appelée par l’ambassadeur Aubert du Bayet, en l’an IV. Des liens personnels pouvaient les unir,  car tous trois étaient de la même génération et de la même région. Aubert du Bayet fut député de l’Isère en 1791. De même ce n’est sans doute pas par hasard que Feydel publia le témoignage de Joseph Humbert, horloger genevois, sur la prise de la Bastille, car en l’an III, un Humbert était directeur de l’Etablissement d’Artillerie à Grenoble (Almanach national).

Carrière :Un cahier d’histoire littéraire est en réalité un recueil de minutes de lettres privées, réelles ou fictives, que Feydel envoya à ses connaissances pendant la période 1794-1818, pour la plupart rédigées en voyage, à l’instar de celles qu’il avait envoyées, entre 1787 et 1788, au JP. On y apprend qu’en juillet 1794, il est en situation de proscrit, et gagne sa vie comme « marchand d’aiguilles », parcourant le sud-est de la France entre l’Auvergne et la foire de Beaucaire. Selon sa pétition au ministre de la police, F. déclare qu’il « est parti de Paris pour Constantinople le 3 floréal an IV avec le citoyen Pampelonne, directeur de l’attelier d’artillerie française, dans l’expédition duquel il était enrollé ; s’embarqua à Marseille muni d’un passe-port du Ministre des relations extérieures, et fut pris par une escadre anglaise. Après une longue captivité en Corse et un malheureux séjour dans cette île, il revint à Paris et vous prie respectueusement  de lui accorder la faculté d’y reprendre domicile ». Son absence de Paris a donc duré un an et demi, jusqu’au 15 pluviôse an VI (3 février 1798). Il faut noter que Pampelonne ne prit pas le même bateau que lui et arriva à bon port à Constantinople (A.N. F/7/10837) ; quant à Aubert, il  était à Toulon entre le 6 et le 14 floréal, et il arriva le 20 frimaire (10 décembre) à Constantinople.

De retour à Paris, Feydel multiplie les activités. Il reprend ses querelles littéraires, faisant la leçon aux académiciens tout en leur offrant ses services (Observations d’un dialecticien, an VII). Le cahier littéraire fait état de six lettres pour l’époque impériale et six pour la Restauration, entre 1817 et 1818.

En août 1806, il se trouve à Châtillon sur Seine, toutes les autres lettres sont envoyées de Paris. Enfin, comme un clin d’œil en guise  de conclusion, Feydel place en fin de volume une lettre datée de juillet 1804, et envoyée de la prison de C*, par laquelle il répond à un correspondant que lui avait fourni son ami l’abbé Baratier « il n’a eu comme motif, à ce qu’il me paraît, que de faire naître entre vous et moi une correspondance, dans la position extraordinaire où je me trouve. J’obéis donc à mon ancien maître ». Suit une dissertation-fleuve de philologie et de science antiquaire, se terminant  par un aparté sur les jésuites et les jansénistes.

Situation de fortune : En l’an II, proscrit de Paris, il se dépeint comme un colporteur, « portant une petite valise sur le dos », vendant des « aiguilles ». G. Feydel est mentionné deux fois dans les procès-verbaux du Directoire : en Thermidor an VI, il apparaît comme un « homme de loi à Paris », déposant une pétition « pour conserver, le matin du décadi, les marchés aux fripes fréquentés traditionnellement le dimanche matin par les porteurs d'eau et les manoeuvres de la ville » (A.N. AF/III/109). Le titre est probablement usurpé, son action relevant de l’engagement politique. Le 15 mai 1799 (26 floréal an VII) le Directoire ordonne le paiement de ses appointements « comme membre de la compagnie d'artistes employés à Constantinople » (A.N. AF/III/602).

Opinions : Il se pose en voltairien de pure obédience, rejetant donc Jean-Jacques Rousseau (Un cahier..). Bien qu’il y ait participé dans son premier moment, la Révolution ne semble pas avoir bouleversé son univers mental, peuplé d’érudits, de clercs réguliers ou séculiers, qu’il les rejette comme charlatans ou qu’au contraire il les respecte quand ce sont des saints ou des érudits, ou encore qu’il s’en amuse quand il dévoile leur libertinage (Essai historique sur Robert d'Arbrissel, London, 1788).

Opinions : A la page 47 d’Un cahier..,  nous avons la confirmation de l’attribution à Feydel d’une partie des articles sur le laurier du tombeau de Virgile : « c’était moi qui avait mis en train, dans le Journal [de Paris] cette querelle littéraire » pendant l’été 1788. Pages 34 et 35, il publie une lettre au Journal de Paris envoyée le 31 mai 1817 : « Cette lettre fut reçue, lue, mise au rebut et réfutée indirectement, le 9 juin ». Il y dénonçait les fausses attributions littéraires commises aussi bien par la France littéraire que par la Gazette de France.

Activités journalistiques : Les activités commerciales de G. Feydel peuvent s’expliquer par les influences ou le soutien de sa famille du Dauphiné. Elles font souscrire à l’attribution par Barbier de l’ouvrage « Observations politiques, morales et surtout financières, sur l’origine de la perruque des dames de Paris » en l’an VIII. A la suite de ses diverses expériences politiques, F. tente de rédiger un « grand ouvrage sur la politique, la législation et la morale des diverses nations de l’Europe », mais il ne publiera qu’un opuscule De notre situation actuelle sur l’Angleterre (sans lieu ni date) et Mœurs et coutume des Corses, mémoire tiré en partie d’un grand ouvrage […] en l’an VII, chez Garnery, mais en 1794 déjà il s’intéresse aux affaires corses (lettre à « Cœur de Roi » en 1794, à propos du désastre du vaisseau le Vengeur (Un cahier… pages 44-45) On lui attribue aussi Sur la loi du mariage, la loi du divorce et le système de l’adoption, publié dès 1792 et en l’an II à l’imprimerie du Cercle social.

Bibliographie: Sources manuscrites : A.D. de l’Isère. Etat-civil de la commune de l’Albenc, consultable en ligne. A.N. : - Police, passeport et demande de résidence : F/7/10788, (Feydel) ; F/7/10837 (Guion dit Pampelonne). - Procès-verbaux du Directoire : An VI : AF/III/109, dossier 503, pièce 10, Feydel, homme de loi, pétition ;  Séance du 26 floréal an VII [15 mai 1799],  relations extérieures, AF/III/602, plaquette 4174, Feydel, solde de ses appointements.

Sources imprimées, en ligne sur Gallica : - Un cahier d’histoire littéraire, Paris, chez Delaunay, libraire au Palais-royal, avril 1818  - Observations d’un dialecticien sur les quatre-vingt-onze questions de mathématiques, de physique, de morale, de politique, de littérature et de Beaux-Arts adressées par l’Institut national de France à l’Institut d’Egypte. [signé *L*L*] Paris, Garnery, an VII. In-4°, 55 p. – Essai historique sur Robert d’Arbrissel, fondateur de l’ordre de Fontevraut, par M. de Feydel, London, At Elmesly, in the Strand, 1788. (Nicole Brondel)

CORANCEZ

Numéro

192

Prénom

Guillaume de

Naissance

1734

Décès

1810

Guillaume Olivier de Corancez est né en 1734, ainsi que nous l'apprend sa fille, Julie de Cavaignac, dans le récit de son enfance. Corancez a fait aussi allusion à sa famille dans ses écrits; malgré cela, il a laissé le flou sur son identité exacte et les renseignements que nous donnons ici sont le produit de nombreux recoupements et de recherches en cours dans diverses archives. II est possible d'avancer qu'il appartenait à la prolifique famille Olivier dont plusieurs branches résidaient à Chartres et dans toute la région de Saumur jusqu'à Versailles, au XVIIIe siècle.

2. Formation

Sa mère, très dévote, le fit ainsi que son frère, élever dans un collège parisien, où il prit le goût des vers et de la littérature. Il fit des études d'avocat, influencé par son oncle ou son cousin. Il y eut en effet plusieurs avocats Olivier. Un de ses oncles, Olivier de Champ-Oudri était avocat à Chartres et aussi poète, à ses heures (De Jean-Jacques Rousseau). Corancez avait aussi une riche cousine, résidant à Sauvage, non loin de Mévoisins. Elle recevait tout ce que la région de Chartres comptait de littérateurs et notamment Collin d'Harleville. Corancez séjournait chez elle tous les étés. Son cousin, lui aussi avocat, était son ami intime. Il s'agit peut-être de Jacques Guillaume Olivier, de deux ans son aîné, et c'est peut-être en sa mémoire que le fils aîné de Corancez signa son premier ouvrage des fausses initiales F.G. en guise de prénom. Toute sa vie, Corancez mentionna son titre d'avocat, mais sa vraie passion était la poésie et pendant la Révolution il fréquentait un club poétique, «la Veillée des Muses».

3. Carrière

Sa fille pense qu'il ne plaida pas plus que quelques causes. En tout cas, en 1774 encore, il fréquentait le Palais, puisque J.J. Rousseau lui envoya une lettre à cette adresse (Leigh, n° 7050). Dans une lettre à J.J. Rousseau, datée de novembre 1767 (Leigh, n° 6111), J. Romilly (voir D.P.1 682) nous donne une autre indication dont le mystère reste à percer: « c'est au bon et parfaitement bon Mr Pigot de Rouen que mon gendre en a une [place] infinimen audessu plu heureux et a Paris que celle qu'il avoit chez un Helvetien qui n'est pas de prés ce qui peut être de loing ». Sa fille précise aussi que l'« amitié de M. Turgot » le sortit de cette carrière et que « plus tard, M. de Miromesnil, qui l'aimait aussi, créa pour lui une sorte de fortune »; il s'agit, pour le premier, d'une place de commis des fermes, mais nous n'en avons pas encore trouvé la preuve; pour le second, du lancement du Journal de Paris. Nous avons un exemple de ses activités de financier. Il participa aux affaires de son associé Cadet de Vaux. Entre 1781 et 1782, il est intéressé avec celui-ci au privilège de l'équarrissage et à la société du ventilateur (voir art. « Cadet de Vaux »). Il acquiert ainsi une propriété à Javelle, paroisse de Vanves. En 1782, il est aussi associé dans une entreprise de carrosse, ce qui expliquerait peut-être sa nouvelle rési­dence, rue des Fossés Saint-Germain, point d'aboutissement d'une ligne venant de Chartres. Mais, de l'avis de sa fille, « il était trop paisible, ami du repos, doux pour être homme d'affaires », et si, à la veille de la Révolution sa famille était « dans un état de fortune plus proche de la richesse que de l'aisance », cela était dû à « l'excellente administration de la mère de famille » (Cavaignac, p. 2). Corancez a eu plusieurs adresses et plusieurs propriétés: vers 1774, rue Platrière; en 1776, rue Poupée, paroisse Saint-André des Arts; en 1778, Hôtel Leblanc, rue de Cléry; dès 1781, rue des Fossés Saint-Ger­main. Avant la Révolution, il possédait une maison de cam­pagne à Sceaux, qu'il revendit en 1793 après la mort de son fils (Cavaignac, p. 86). Il s'agit peut-être de celle de Vaugirard, où mourut sa sœur Clémentine et dont nous avons vu les conditions d'acquisition. En revanche, il perdit deux héritages qu'il escomptait de sa famille chartraine et sa fortune dimi­nua de beaucoup dans les dernières années de sa vie : il perdit le Journal de Paris, Roederer ayant manœuvré pour l'obliger à vendre sa part peu après le 18 brumaire, au ministre Maret, pour seulement le prix de « deux années de revenus », ce que sa fille considère comme une spoliation. A cela s'ajouta « la banqueroute d'un homme d'affaires chez lequel il avait un capital considérable, puis le prix payé en assignats d'un immeuble vendu en argent » (Cavaignac, p. 182). Le 23 janvier 1791, Corancez est élu maire de Sceaux, dont il venait de faire sa résidence principale pour la circonstance. Il ne garde ses fonctions que jusqu'au mois de novembre. Ce peu de temps lui suffit à obtenir de la part de l'Assemblée de la paroisse une motion de reconnaissance pour ses services rendus. C'est à cette époque qu'il participe à la pétition pour faire entrer J.J. Rousseau au Panthéon. En 1796, il est commissaire du Comité de bienfaisance de son quartier.

5. Opinions

Corancez et son épouse s'influencèrent mutuellement. Corancez, « en relation avec les philosophes, était irréligieux, cela se mon­trait dans sa conversation ». Il fréquentait Helvétius. C'est à Voré que son épouse devint républicaine, en voyant ce philosophe se conduire comme un Seigneur et envoyer aux galères ses paysans pris à braconner. Elle lui fit connaître le milieu protestant genevois. Ils étaient reçus chez les Delessert. Tous deux étaient rousseauistes convaincus et éduquèrent leurs enfants selon les préceptes de l'auteur de l'Emile. Marie Julie fut seulement baptisée et ne reçut aucune éducation religieuse. Corancez connut J.J. Rousseau par l'intermédiaire de Romilly, son beau-père. Dans son petit ouvrage, De Jean-Jacques Rousseau, Corancez affirme qu'il l'a fréquenté pendant douze ans. Il l'aurait donc rencontré dès l'époque de son mariage. Leigh met en doute cette affirmation, avec cet argument qu'une lettre de J.J. Rousseau, datant de 1772, montre que celui-ci ne connaissait pas l'adresse de notre journaliste. Mais cela peut tout simplement signifier qu'à cette époque Corancez, une fois de plus, venait de déménager. Et vraisemblablement c'est chez son beau-père que Corancez, longtemps, dût voir le grand homme qu'il idolâtrait. Celui-ci devait être un peu irrité de cet admirateur parfois trop zélé, et c'est surtout l'épouse de Corancez qu'il affectionnait, la connaissant depuis toujours ; mais il sut bien, en 1778, lui être reconnaissant pour la publicité que Corancez fit de son Devin du village dans le Journal de Paris. Tous trois collaborèrent pour écrire et mettre en musique quelques romances, qui furent publiées dans le quotidien (Leigh, n° 7119 et 7151). Corancez présenta Gluck à J.J. Rousseau. Corancez recevait beaucoup, avait beaucoup de relations, car il était « bienveil­lant, serviable ». il aimait le monde « où il plaisait et se plaisait ». Sa fille cite plus de vingt personnes, auteurs drama­tiques en vogue, savants, artistes fréquentant régulièrement la maison. C'était aussi pour Corancez une nécessité de son métier. Il recevait ainsi La Harpe et Palissot, avec lesquels pourtant il ne s'entendait pas. Corancez et son épouse accueillirent la Révolu­tion avec enthousiasme et furent de « chauds démocrates », « républicains convaincus » même pendant La Terreur, quoi­que la déplorant. Corancez n'était pas ami, mais voisin de Condorcet ; lorsque celui-ci fut proscrit, en 1794, Corancez le cacha quelques temps chez lui, à Sceaux, alors que, aux dires de sa fille, les Suard, amis du philosophe, n'en eurent pas le courage (Cavaignac).

6. Activités journalistiques

Journal de Paris, quotidien, 4 p., in-4° (D.P.1 682). C. reçut, le 11 septembre 1776, le privilège du premier quoti­dien français (R.P.), en société avec son beau-père, Romilly, Louis d'Ussieux et Cadet le jeune, tous liés à la finance parisienne (D.B.F.). Premier numéro le 1er janvier 1777; la rédaction est dirigée par La Place, démis le 18 janvier suivant (Journal de Paris, 30 janv. 1777) et remplacé par Sautreau de Marsy. Corancez resta en place sous la Monarchie, la Révolution et le Directoire. Peu avant le 18 brumaire, Roederer, son nouvel associé, le contraignit à vendre la moitié du journal à Maret (Cavaignac, p. 181-182). Corancez avait la haute main sur le journal dont il rédigeait parfois la partie littéraire. Quotidien d'information générale, le Journal de Paris traitait de tout ce que la censure et les divers pouvoirs l'autorisaient à dire (interdiction d'une chronique parlementaire en 1777: ms. J.F.).

Corancez et sa femme, fille de l'horloger genevois Jean Romilly, ont été honorés de l'amitié de Jean Jacques Rousseau: ils défendent, en toute occasion, sa mémoire. Corancez et son beau-père règlent l'enterrement du philosophe à Ermenonville (De Jean-Jacques Rousseau, p. 59-60): cette dernière visite est à l'origine de la thèse du suicide (L), que Corancez soutint dans des articles du Journal de Paris (repris en volume sous le titre : De Jean-Jacques Rousseau, An VI-1798) contre toutes les polé­miques qui en naquirent (Girardin, etc.). Le Journal de Paris a publié en outre des inédits de Rousseau (Moureau): 1) 11 janv. 1778, lettre à Mme de Corancez; 2) 20 juil. 1778, Mémoire de févr. 1777; 3) 24 juil. 1778, Fragments d'obser­vations sur l'Alceste de Gluck; 4) 27 juil. 1778, Romance du Saule; 5) 30 juil. 1778, Préambule des Confessions; 6) 17 févr. 1779, lettre à Jean Edme Romilly (6 févr. 1759); 7) 9 mars 1779, lettre à une demoiselle; 8) 4 avril 1779, lettre à Deleyre (5 oct. 1758); 9) 18 août 1788, Fragment sur Paride ed Elena. Corancez défendit le Citoyen de Genève contre La Harpe (30 oct. 1778) et Diderot (25 janv. 1779, c.r. de l'Essai sur Sénèque) [alinéa rédigé par F. Moureau].

Contributions de Corancez au Journal de Paris: Sur le Devin du village et la petite polémique qui suivit: 29 et 30 janv.; 10 et 25 févr.; 2 mars 1777. – 11 mai 1780: vers à Mme de Villette, signés O.C.D. – 18, 21 et 24 août 1788: rubrique « Arts », trois lettres sur le chevalier Gluck (reproduites dans De Jean-Jacques Rousseau).– Le 20 mars 1791, Corancez insère un supplément dans le Journal de Paris, pour se justifier de son attitude lors d'incidents qui eurent lieu dans le parc Bourbon-Penthièvre à Sceaux, ouvert au public pour un bal au profit des pauvres. On y voit l'action de Florian, capitaine de la Garde nationale, tentant de ramener le calme parmi les jeunes danseurs.

7. Publications diverses

Œuvres de Corancez : Daphnis et Chloé, 1774, pastorale, mise en musique par Rousseau (Foster, p. 164). – De Jean-Jacques Rousseau, Paris, Imprimerie du Journal de Paris, An VI, 75 p., reproduction des articles du Journal de Paris, an VI, n° 251, 256, 258-261 (B.N.). Trad, anglaise: Londres, 1798 (B.L.). Poésies, suivies d'une notice sur Gluck et d'une autre sur J.J. Rousseau, Paris, 1796 (B.Un. ;Q.).

8. Bibliographie

B.Un. ; N.B.G. ; D.B.F. – (R.P.) B.N., f.fr. 21967: Registre des privilèges (1775-1778). – (J.F.) B.N., ms. Joly de Fleury 1682, f° 148 et suiv. (août 1777): chronique parlementaire du Journal de Paris. M.S., 5 nov. 1778. – Leigh, t. V. –Girardin S. de, Lettre [...] sur la mort de J.J. Rousseau, P. Dupont, 1825. – Musset-Pathay V.D. de, «Réponse», dans Girardin, op. cit. – Cavaignac M.J. de, Les Mémoires d'une inconnue, Paris, Pion, Nourrit, 1894. – Foster E.. « Le dernier séjour de J.J. Rousseau à Paris », Smith College Studies in modem languages, t. II, n° 2-3, janv.-avril 1921, 184 p. – (L) Leigh R.A., « La mort de J.J. Rousseau: images d'Epinal et roman policier », R.H.L.F., mai-juin 1979, p. 187-198. – Moureau F., «Les inédits de Rousseau et la campagne de presse de 1778», D.H.S., n° 12, 1980. – Musset-Pathay, Histoire de la vie et des ouvrages de ].]. Rousseau, nouv. éd., Paris, Brière, 1822, t. II, p. 49-50: notice sur Corancez – Prod'homme J.G., Gluck, Paris, S.E.F.I., 1948.

9. Additif

État civil: Guillaume OLIVIER ; nom de substitution : Corancez, ou bien Olivier de Corancez, ou bien Guillaume Olivier de Corancez. Le journaliste utilise son nom de famille – Olivier – comme prénom. Le procès-verbal de décès, rédigé en présence de son fils indique "Guillaume Olivier de Corancez", sans plus de précision, comme s'il s'agissait de deux prénoms. Il existe (sites généalogiques) des Olivier de Corancez, mais c'est une graphie postérieure, qui ne remet pas en cause la graphie indiquée. La recherche de l'acte de baptême est toujours en cours (Nicole Brondel).

CADET DE VAUX

Numéro

136

Prénom

Antoine

Naissance

1743

Décès

1828

Antoine Alexis Cadet est né à Paris le 11 janvier 1743 (Archives de Nogent-les-Vierges), le dernier d'une famille de treize enfants. Son père, Claude Cadet, Maître en Chirurgie à l'Hôtel-Dieu de Paris, mourut deux ans plus tard, ne leur laissant pour toute fortune que «2 écus 6 £». L'aîné, Claude Antoine, était déjà élève en chirurgie ; il deviendra à la mode et s'enrichira. M. de Saint-Laurent, «conseiller secrétairedu Roi, maison, couronne de France et de ses finances» (V), Trésorier-général des Colonies françaises d'Amérique (A.R.

2. Formation

Enfant, C. vécut chez un boulanger (Heuzé). M. de Saint-Laurent lui fit suivre la même voie que son frère Louis Claude Cadet (fondateur de la branche «de Gassicourt») : apprenti chez le célèbre apothicaire M. de Chamousset, dont les idées et la pratique le marquèrent, il étudia la chimie en suivant les cours de Rouelle (S, Préface) ; en 1759, il remplaça son frère à l'Hôtel Royal des Invalides comme Apothicaire-Major «gagnant-maîtrise». Six ans plus tard, il obtenait son brevet et aurait pu s'installer en prenant une officine. Mais il ne quitta les Invalides que le 16 octobre 1766, remplacé par Parmentier. Cette première rencontre sera le début d'une longue collaboration. C. ne s'installa toujours pas, refusant comme son frère d'appartenir à une corporation où sa profession était confondue avec celle des épiciers ; il préféra louer son privilège, et étudier. Il traduisit du latin les Elemens de Chymie de Spielmann, chimiste strasbourgeois. La publication de son ouvrage, rendue possible par de notables appuis (S, Préface et notes) en 1770, lui valut les éloges de l'auteur, une petite renommée de chimiste et de latiniste et la place de Pharmacien en chef de l'Hôpital du Val-de-Grâce puis celle de «Démonstrateur» (A.R., 1773) de chimie à l'Ecole Vétérinaire d'Alfort pendant trois ans et enfin, en 1780, le titre de censeur royal pour la chimie.

En 1777, les Apothicaires devinrent Pharmaciens et un Collège Royal de Pharmacie fut créé. C. fut nommé professeur et élu député du comité en 1782 (A.R.). Grâce à son frère et à Spielmann, il est membre en 1771 de l'«Académie Impériale des Curieux de la Nature». Malgré son intérêt pour l'économie rurale, il n'accéda de plein droit à la Société Royale d'Agriculture qu'en 1787. Contrairement à son frère aîné, il n'accéda jamais à l'Académie des Sciences sous l'Ancien Régime. Son acte de décès indique seulement «membre de l'Ecole royale de Médecine [sous la Restauration], chimiste». Membre de la Société philanthropique de 1783 à 1793 et à nouveau en 1802 avec le banquier Benjamin Delessert ; de la Société Maternelle avec Beaumarchais (Décade, n° 22 ; J.P., 4 août 1784). Membre de la Loge des Neuf-Sœurs de 1781 à 1783.

3. Carrière

C. vécut à Paris, rue Saint-Antoine (M.C., XC 458), puis 16 rue des Gravilliers jusqu'en 1793, rue Grenelle Saint-Germain en l'An V. En 1788, il acquit une propriété à Franconville (V), sans doute attiré par la proximité des «Jardins» du Comte d'Albon, un excentrique féru de sciences qui s'était plusieurs fois manifesté dans le Journal de Paris (extrait élogieux de l'un de ses ouvrages le 20 juil. 1779) (voir A.). Il garde son domicile parisien. De 1821 à 1827, il réside rue de l'Eperon, n° 8.

C. n'avait pas le goût du commerce de l'apothicairerie. Dès qu'il en eut les moyens, en 1781, il vendit son officine. En septembre 1776, il participa à la création du Journal de Paris. Destiné à une fraction plus large de la société que les anciens périodiques, paraissant quotidiennement, ce journal avait l'impact requis pour servir la propagande gouvernementale, établissant un dialogue rapide entre les lecteurs, les rédacteurs et donc le pouvoir, notamment dans ses appels à la bienfaisance privée. C. utilisa ce journal comme instrument de publicité pour son activité essentielle depuis 1775 : l'exécution des projets d'amélioration de l'hygiène publique, de l'assistance, de l'économie rurale et domestique. Il rédigea des mémoires sur la salubrité publique sous la direction du lieutenant général de Police, J.C. Lenoir, qui créa pour lui le titre de «Commissaire Général des Voyeries et Inspecteur des objects de salubrité» en 1779 (J.P., 22 juil. 1779 : annonce du brevet accordé par le Roi). Lenoir se servit aussi de lui dans sa stratégie contre les équarrisseurs de Paris, qui ne voulaient pas déplacer leurs tueries, foyers d'infection. Lenoir le nomma à mainte reprise commissaire pour enquête sur ces objets ou pour diffuser les réformes dans tout le royaume. Ayant participé à la création de l'Ecole de Boulangerie avec Parmentier (Birembaut.), il fit avec celui-ci des tournées, en 1782 à Chartres, en 1784 à Amiens, dans le Languedoc, en Bretagne, pour donner des cours de boulangerie. Il est à Brest avec le chimiste A. Beaumé en décembre 1784, quand il s'agit de réprimer la fraude sur les tabacs. Il accompagna le lieutenant de Police à Bicêtre pour organiser le travail des prisonniers (C5), dans les maisons d'assistance, pour organiser le travail des enfants abandonnés, celui des femmes indigentes ou atteintes du mal vénérien, le travail des vieillards, en compensation des soins qui leur étaient prodigués (C1). Grâce à son action incessante depuis 1775, le cimetière des Innocents, insalubre, fut fermé en 1780 (J.P., 14 déc. 1780). Dès 1785, sous l'égide de l'Intendant de la généralité de Paris, Bertier de Sauvigny, il créa des Assemblées d'Agriculteurs, les «Comices agricoles».

Pendant la période révolutionnaire, C. se lança dans la politique. Il résidait une partie de l'année à Franconville : il en devint commandant de la Garde dès le 8 août 1789 (C2) ; grâce à sa réputation de spécialiste d'économie rurale et de défenseur des propriétaires ruraux, il fut élu député (1791) et président de l'Assemblée du Département de Seine-et-Oise (C3). Il cessa ses fonctions politiques le 11 décembre 1792 (V, p. 422), chassé par des éléments plus radicaux. Sous le Directoire, il se mit au service de son ami Bénézech, ministre de l'Intérieur, notamment pour organiser le voyage vers l'Autriche de Mme Royale, échangée contre des prisonniers de guerre, le 27 novembre 1795 (V).

4. Situation de fortune

C. ne connut pas la pauvreté : dans son enfance il fut aidé par ses frères et le bienfaiteur de la famille ; son contrat de mariage indique qu'il apporta en dot 27 000 £, autant que sa future épouse, dont la famille était composée de négociants et même d'un architecte, L.N. Le Prince, censeur royal, d'un avocat en parlement, P.N. Le Prince. Du côté des Cadet, on trouve un procureur au Châtelet (A.J.B. Maubert, beau-frère), un fermier général (Cadet de Saineville et non Senneville comme l'écrivent les biographes), censeur royal, un premier commis des Ponts et Chaussées (Cadet de Chambine), etc. (M.C., XC 458). Le privilège du Journal de Paris lui apporta une confortable aisance. Hatin estime les revenus des propriétaires de ce journal à 100 000 £ par an.

Pour mettre en pratique ses conceptions sur le méphitisme des puits et fosses d'aisance, il reprit une compagnie de ventilateurs avec dix associés dont son beau-père (M.C., L 548 ; 11 juin 1779), mais ce fut un échec financier. C. acquit «sur un ordre du lieutenant de police», le 31 mars 1780, sous le prête-nom de François Cholet, un privilège d'équarrissage et un terrain à Javelle, paroisse de Vanves (M.C., L 654). Le contrat lui procura 6000 £ de rentes jusqu'en 1784 où il revendit l'affaire à bon prix. S'il perdit de l'argent, ce fut, comme tous les propriétaires, du fait des réquisitions révolutionnaires ; il conserva sa propriété de Franconville jusqu'en 1821, époque à laquelle il choisit de s'en défaire pour doter ses trois fils, l'un devenant manufacturier, les deux autres propriétaires à Saint Germain-des-Bois, l'un d'eux entrant par ailleurs dans l'armée.

5. Opinions

Roturier, habitué à se faire brocarder par les gens de lettres qui ne lui pardonnaient pas d'avoir été apothicaire, par les docteurs de la Faculté, parce qu'il n'était pas un des leurs, C. laissa secrète sa vie privée. Il ne semble pas qu'il ait fréquenté les salons ; à tout le moins il ne s'y fit pas remarquer. Mais par ses fonctions, il contacta des personnages importants : le duc de La Rochefoucault-Liancourt (C11, p. 105), avec qui il créa une société maternelle ; Necker, qu'il préférait à Turgot, n'étant pas inconditionnel de la physiocratie ; il seconda Mme Necker dans la création de l'hospice de Charité de la paroisse de Saint-Sulpice, en 1778 ; on dit qu'il fut proche de Duhamel Dumonceau. C. appréciait Franklin qu'il avait rencontré au cours des démonstrations de Parmentier sur la boulangerie des Invalides (Parmentier). Il lui rendait visite dans sa demeure de Passy. Comme C., Franklin s'était occupé en Pennsylvanie de philanthropie sociale et s'était lancé dans le journalisme (C10, avant-propos). Leurs conversations roulaient sur des points d'horticulture ou de physique (V). Cependant, C. n'adhéra pas à la franc-maçonnerie quand Franklin était Vénérable de la Loge des Neuf-Sœurs. C. ne la fréquenta que trois ans, de 1781 à 1783, quand la France était alliée aux Insurgés et que le Vénérable de la Loge était le Marquis de Lasalle. Il quitta la loge à l'époque du traité de paix et ne participa donc pas à la campagne pour la réforme de la justice engagée par le Vénérable Dupaty en 1784.

C. montra nettement ses idées, n'hésitant pas à s'affronter aux «intérêts particuliers» (C1), parfois d'ailleurs de façon maladroite (J. d'E.R. et D., juin 1805) ; il voulait, comme son maître Chamousset (C7), être l'ennemi de l'esprit de système et du fanatisme (S, p. 2), mettant sa ferveur religieuse au service de la bienfaisance. Mais il n'avait pas une culture théorique ou une intelligence suffisantes pour s'élever au-dessus des engouements irrationnels de l'époque. C'est ainsi que, malgré sa prudence, il crut dans le magnétisme animal, enflammé par l'idée que cette découvert pouvait «soulager l'humanité souffrante». L'article du J.P. du 24 juillet 1780 qu'il consacre aux deux magnétiseurs révèle sa façon de concevoir l'action du savant : «en qualité d'homme sensible, pour avoir le sentiment profond des misères humaines, il a le courage de s'[y] opposer et de heurter de front les ridicules». C'est en effet ce que rencontra souvent C., et comme il était peu diplomate avec ses confrères, ceux-ci ne lui firent pas de cadeau (J.P., 3O juil. 1780). Comme les Physiocrates, il est partisan du progrès, qui ne peut se faire que par l'impulsion étatique (C1) ; c'est pourquoi il se mit au service de tous les gouvernements, soit officiellement, soit par ses propositions (au comité de Salut Public en l'an II, pour remédier à la disette : V., p. 425). «Son désir ardent d'être utile», son zèle pour la chose publique, lui firent publier un éloge de J.C. Lenoir, en 1786, lorsque celui-ci dut quitter ses fonctions de Lieutenant Général de Police. Il s'y flatte d'être «plus particulièrement honoré des bontés de M. le Noir». Pourtant Lenoir ne le mentionna pas dans ses mémoires (manuscrits) et ne le cite qu'une fois dans son Détail sur quelques Etablissements demandés par S.M.I. la Reine de Hongrie (p. 39). C'est en le tenant dans l'ombre que Lenoir se servit de C.

C aimait profondément Louis XVI (C2), qui avait daigné goûter de son pain (J.P., 21 déc. 1778) ; dans son premier discours de 1789, il veut faire croire que le Roi «est l'ami de la Révolution» (C2) ; car il était aussi patriote que désireux de voir respecter sa classe. On dit qu'il eut le premier l'idée d'ériger, en 1791, un «Autel de la Patrie» (V, p. 414). En résumé, il préférait les pouvoirs forts, monarchiques, qu'ils aient à leur tête Louis XVI, Bonaparte ou Louis XVIII, pourvu qu'ils permettent à l'Etat de fonctionner. Il n'avait rien d'un démocrate ; la déclaration des Droits de l'Homme lui paraissait dangereuse. Ce qui comptait, c'était l'ordre et la stabilité de l'Etat et pour cela, l'Etat, quel qu'il fût, devait, en s'appuyant sur la religion, réformer, réprimer les abus et réprimer tout court. Dans ce même premier Discours, il exprime la panique des possédants contre les mouvements populaires. Le bon citoyen est celui qui s'occupe de sa famille, qui travaille, qui respecte la propriété et qui obéit aux autorités constituées (C3). Et dès cette époque il appelait à la répression contre les pauvres qui s'opposaient à la liberté du prix du pain. La mort de Simmoneau mit le comble à sa terreur (C4). Bien plus tard, en 1800, l'attentat contre le Premier Consul, dans la rue Ste Nicaise, lui fit réclamer dans Le Publiciste du 8 nivôse an IX le retour aux supplices d'Ancien Régime. Il est vrai que ces pratiques ne l'avaient jamais révolté ; on apprend même dans cet article que sous l'Ancien Régime, il accompagna une fois cinq suppliciés jusqu'au gibet pour les inciter jusqu'au dernier moment au repentir et à la délation (C6). Une lettre de C. au J.P. du 22 avril 1792 indique qu'il était encore attaché à l'ex-procureur Alquier qui lui avait demandé ce service. Les attaques dont il fut l'objet dans la Décade Philosophique à la suite de ses diatribes durent porter. Dès lors, il se soucia de rendre hommage à sa femme (C. 10, Préface), qui l'aidait dans ses travaux de recherche diététique, aux mères de famille et aux indigents (dédicace de C 9), il donna la parole à son fils, bref, il souleva un voile de sa vie privée pour prouver qu'il n'était pas seulement philanthope mais homme de cœur. C. a écrit sur deux de ses amis : Bénézech, dont il fit une biographie en l'An X ; Jean N.H. Nast, un manufacturier très paternaliste dont il fit l'éloge funèbre en 1817. S'il collabora toute sa vie avec Parmentier, il ne semble pas qu'il en fut un ami intime ; il semble que C. ait souffert de n'avoir pas reçu les mêmes hommages que Parmentier (voir par exemple La Feuille du Cultivateur du 20 avril 1793, ou la justification de ses travaux : C8, p. 2) ; C. n'imprima pas d'éloge à la mort de Parmentier (déc. 1813).

6. Activités journalistiques

Copropriétaire du Journal de Paris en 1777, on peut lui attribuer sans trop de risque d'erreurs les rubriques «Economie rurale», «Police», «Médecine», «Chymie», «Administration», «Agriculture» lorsqu'elles concernent les objets dont il s'occupa directement ou sous les ordres du Lieutenant de police. Par exemple, le 1eraoût 1777 : installation du Collège de Pharmacie ; 10 juil. 1777 : boîtes de médicaments envoyées gratuitement dans les villages ; 11 juil. 1777, «Economie domestique» : recette de la gelée de groseille, avantage de ne pas employer le cuivre ; 18 juil. 1777, «Police» : dépôt général de filasse que les curés pourront distribuer aux pauvres pour les occuper ; autres ressources possibles : le nettoiement des rues, la moisson, les ateliers de charité dans les campagnes ; cas d'intoxication par les fosses d'aisances, les tombes, les ustensiles en cuivre, 11 août 1777, 22 août 1777, 27 août 1777, 7 sept. 1777, 25 mai 1781 ; «Chymie», sur l'alkali volatil : 31 juil. 1778 ; 15 nov. 1779 : Chassis physiques du Sieur Mallet, invention intéressant la réforme de la voierie par l'utilisation des boues de Paris.

C.D ; V. a pu commenter ces ouvrages : Mémoires sur le rouet à filer à deux mains de Bernières (juin 1778) ; Bassani Carminati sur le méphitisme, article critiqué par un lecteur le 1er mars 1778. Deux articles consacrés à Mesmer : 31 mars et 2 avril 1778 : verdict favorable. Article ayant valeur de publicité pour la boutique de C. : le 23 août 1778, «Médecine» ; le 4 nov. 1780, lettres-patentes accordées aux Fosses Vétérinaires dans l'une desquelles C. était intéressé. Le J.P. n'oublie pas non plus Cadet 1° (Louis-Claude), de l'Académie des Sciences (27 juin 1778, 4 mars 1779) ; nombreux articles concernant les deux Cadet en 1783.

Depuis sa création, le J.P. faisait campagne pour toutes ces interventions de l'administration : en 1779, la publicité tapageuse effectuée par C. en faveur d'un moulin à pédales permettant une mouture économique et surtout d'un élévateur d'eau à Bicêtre conçu pour être actionné par les prisonniers suscite les réticences d'un lecteur. C., prenant le pseudonyme de «PRO PATRIA Junior» soutint la polémique en présentant ce travail «permettant d'économiser sur le prix de l'entretien des chevaux» comme une faveur et non une punition ou même une obligation (J.P., oct. 79). C. signa une lettre «Aux auteurs du Journal», le 24 juillet 1780, sous la rubrique «Médecine», pour attirer l'attention sur Deslon et Mesmer. Il affectait donc de ne pas faire partie de l'équipe rédactionnelle, ce qui peut être compris par le fait qu'il abordait un point litigieux. Mais il ne devait pas avoir non plus beaucoup d'affinités avec ses associés Corancez et Romilly.

Le 1er mai 1788, le J.P. publie un compte rendu des Mémoires de la Société Royale d'Agriculture dont C. est correspondant depuis 1785. L'auteur de l'extrait peut être soit C. soit d'Ussieux. A cette époque en effet C. se tourne plus particulièrement vers l'économie rurale et domestique (c'est-à-dire la diététique) au détriment de sa participation au J.P. En 1792, le 22 avril, C. écrit au J.P. en tant que président du département de Seine-et-Oise, pour appeler à ramener l'ordre en punissant le crime.

Mémoires d'Agriculture, automne 1787 : art. de C. p. 86 et suiv.

Le Journal de Physique reproduit son Mémoire sur le méphitisme des puits en mars 1783 ; ce n'est qu'en juin 1793 que la version non censurée sur le cimetière des Innocents y est publiée (Mémoire lu par C. à l'Académie des Sciences en 1781).

Feuille du Cultivateur (suite de la Feuille d'Agriculture née en janvier 1788, organe de la Société d'Agriculture) : une dizaine de lettres entre juin et octobre 1791 traitant d'économie domestique ; n° 85 : 4 pages sur la salubrité de l'air ; n° 114 : C. se flatte d'avoir organisé une fête à Franconville pour «encourager» l'Agriculture et les «vertus rurales» (fait non mentionné dans les Archives de la Municipalité) (V). En 1793, une vingtaine de lettres sur le blé, la pomme de terre, etc. Le 21 déc. 1793 (1er nivôse an II) : «Moyen de prévenir la fraude que se permettent quelques Meûniers».

Le Publiciste, 8 nivôse an IX : article à l'origine d'une polémique avec les lecteurs de la Décade.

Décade Philosophique : n° 11, 20 nivôse an IX : article anonyme attaquant C. ; réponse, encore plus virulente, insérée dans ce même numéro ; dans le n° 20, l'écrivain Masson met en doute les qualités de C. ; Benjamin prend la défense de son père dans le n° 22 ; Masson lui répond le 30 prairial, n° 27.

Articles très nombreux de C. dans la Décade, notamment en l'an VI et IX (n° 24, 27).

Bibliothèque des Propriétaires Ruraux ou Journal d'Economie rurale et domestique à partir de 1801.

Gazette de Santé année 1813, p. 250 et suiv. : «Premier projet d'un Etablissement d'un hospice hydrophobique proposé et accepté sous l'ancien gouvernement».

7. Publications diverses

Œuvres de C. dans Cat.B.N. et ci-après, sous C.

8. Bibliographie

(S) : Instituts de Chymie trad. de Spielmann par C. – (C1) Eloge de J. Ch. Le Noir, 1786. – (C2) Discours prononcé à la cérémonie de la bénédiction du drapeau de la Garde Nationale de Franconville à la Garenne, 1789. – (C3) Aux municipalités du district de Pontoise (affiche), 1791. – (C4) Discours de Beaumont-sur-Oise, 1792. – (C 5) Notice biographique sur Bénézech, an X. – (C 6) Voir la polémique dans la Décade philosophique, an IX. – (C 7) Détails d'Etablissement d'utilité publique de la Fontaine-Grenelle. – (C 8) Mémoire sur la Gélatine des os vers 1802. – (C9) Traité du blanchissage domestique à la vapeur, 1805. – (C 10) Le Ménage ou l'emploi des fruits, 1810. – (C 11) Des Bases alimentaires de la Pomme de Terre, 1813. – (C 12) Notice nécrologique sur Jean N. H. Nast, 1817. – Benjamin Cadet-de-Vaux : art. de la Décade, n° 22, 10 floréal an IX. – Parmentier : Manière de faire le pain de Pomme de Terre. – (V) Vaquier A. : «Un philanthrope méconnu : Cadet de Vaux (1743-1828)», dans Paris et Ile de France. Mémoires, tome IX, Paris, 1957 1958 ; c'est la biographie la plus complète et la plus fiable car l'auteur cite ses sources, ainsi : Archives de Nogent-les-Vierges ; Archives de la Seine, Etat-Civil ; (V.FR.) Registre des Rapports et Procès-Verbaux de la municipalité de Franconville ; M.C., voir les références dans Vaquier. – (A) Vaquier A. : «Les Jardins du Comte d'Albon» dans Paris et Ile de France, p. 1956. – Birembaut A., «L'Ecole gratuite de Boulangerie», dans Enseignement et diffusion des sciences en France, au XVIIIesiècle, éd. R. Taton, Hermann, 1986, p. 493 et suiv. – ToraudeL.G., Etude scientifique, critique et anecdotique sur les Cadet (1695-1900), Paris, 1902. – Heuzé, Eloge historique de Cadet de Vaux, Paris, 1870 (de nombreuses erreurs).

9. Additif

Opinions : remplacer « M.  Nisard »,  par « Jean N.H. Nast » (J. S.))