BAYLE

Numéro

046

Prénom

Pierre

Naissance

1647

Décès

1706

Pierre Bayle, né au Carla (Comté de Foix), le 18 novembre 1647, fils de Jean B., montalbanais d'origine, devenu pasteur du Carla en 1637 et qui le demeura jusqu'à sa mort le 30 mars 1685 ; il s'y était marié en 1643 avec Jeanne de Bruguiere (on trouve aussi Burguiere), qui mourut le 14 mars 1675 (Registre des décès de l'église réformée du Carla ; coll. particulière). De 1674 à 1681, période où, bien que relaps, il vécut en France, B. pria les siens d'orthographier son nom «Bêle» sur l'adresse de leurs lettres.

2. Formation

Etudes élémentaires dans la petite école réformée du Carla, puis sous la direction, assez lâche, de son père (qui lui fit commencer le grec le 28 juin 1660). Le 12 février 1666, B. part pour le collège de l'Académie réformée de Puylaurens (ex Montauban) où, après quelques semaines en classe de seconde, il passe en première le 5 mai. De retour au Carla, le 9 septembre, faute d'argent, il s'y morfond pendant deux ans, en autodidacte. Le 5 novembre 1668, il peut retourner à Puylaurens pour y faire sa philosophie, mais, de son propre chef, il part pour Toulouse en février 1669 pour y suivre comme externe les cours du collège jésuite et il se convertit au catholicisme le 19 mars. Il soutient des thèses de Bachelier-ès-Arts le 7 août 1670 (seul exemplaire connu, B.U., Leyde), s'enfuit quelques jours après, abjure le catholicisme et part pour Genève où, de septembre 1670 à mai 1672 il est «proposant» (étudiant en théologie réformée).

3. Carrière

D'impérieuses raisons d'argent obligent B. à abandonner ses études pour devenir précepteur chez le comte de Dohna, à Coppet (mai 1672-mai 1674), puis chez un négociant de Rouen (juin 1674-mars 1675), puis chez les Beringhen à Paris (avril-août 1675). Il gagne par concours l'une des chaires de philosophie de l'Académie réformée de Sedan (et par là le degré de Maître-ès-Arts qu'on juge «éminemment contenu») dans le titre de professeur (lettre à son frère Jacob, 25 novembre 1675) ; il conserve ce poste jusqu'à la suppression de l'Académie par arrêt du conseil du 9 juillet 1681. Au cours des vacances de l'été 1679, B. alla à Paris et Rouen ; à l'automne 1680, il est de nouveau à Paris, député par l'Académie pour tenter vainement d'en défendre les intérêts. Il se retrouve à Paris au début de septembre 1681, d'où il part le 8 octobre pour Rotterdam, où l'attendait un poste de professeur de philosophie et d'histoire à l'Ecole illustre de la ville. Il ne quittera plus Rotterdam, sauf du 8 août au 18 octobre 1687, pour un voyage à Clèves et pour prendre les eaux à Aix-la-Chapelle. En octobre 1693, il sera destitué, sous prétexte d'économie, mais en réalité pour des motifs théologico-politiques.

4. Situation de fortune

Ce fut la pauvreté de sa famille qui empêcha B. de faire des études normales. Une fois devenu catholique, il bénéficia d'une allocation de l'évêque de Pamiers qui lui permit d'être étudiant à Toulouse. Il partit pour Genève avec un pécule modique et reçut encore un peu d'argent des siens en 1671. Son traitement de précepteur chez les Beringhen était de 200 francs ; comme professeur à Sedan, il n'eut d'abord que 250 £ (plus un «minerval» réduit), qui devinrent 400 £ en 1677 à la mort de son prédécesseur. Les 300, puis très vite, 500 florins qui lui furent alloués à Rotterdam ne représentaient guère plus que le minimum vital, détail qui a pu engager B. à son activité de journaliste. Après sa destitution, son «libraire» et ami Reinier Leers lui versa une pension trimestrielle dont on ignore le montant ; en contre-partie, le Dictionnaire historique et critique fut une excellente affaire pour son éditeur. En mars 1682, B. bénéficia d'un legs de 2000 florins, destinés à des achats de livres, par la mort de Madame Van Paets, la femme de son protecteur hollandais. Il utilisa semble-t-il d'abord cet argent à payer les dettes contractées par son frère cadet Joseph (11 juin 1656 - 9 mai 1684) qui, comme proposant à Genève, avait fait des emprunts inconsidérés aux amis de Pierre. Il fallut attendre la Paix de Ryswick, semble-t-il, pour que B. pût recevoir 1000 £, sa part dans l'héritage de ses parents. Une existence spartiate lui permit cependant de laisser environ 10 000 florins à sa mort (Mémoire de J. Basnage, B.L. add. 4289, f° 124 v.). Testament daté du 12 février 1704 (Archives de Rotterdam, Arch. not. inv. 1540, n° 66).

5. Opinions

Sur la conversion temporaire au catholicisme, voir ci-dessus. Polémique avec Pierre Jurieu, qui fait rage d'avril à décembre 1691, laissant une haine inexpiable entre les deux anciens amis. A partir de 1705, polémique avec les «rationaux» Isaac Jacquelot, Jacques Bernard et Jean Le Clerc. Sur les relations épistolaires de B. (un peu moins de 300 correspondants repérés), voir E. Labrousse, Inventaire critique de la correspondance de Bayle, Paris, 1961. Critique, érudit, sceptique, apologiste de la tolérance religieuse ; hostile au déisme naissant (selon les interprètes, par fidéisme ou par athéisme) ; partisan, pour la France, de l'absolutisme.

6. Activités journalistiques

De mars 1684 à février 1687 inclus, B. rédige pour l'essentiel (sur la part des collaborateurs, cf. E. Labrousse, «Les coulisses du journal de Bayle», dans Notes sur Bayle, Paris, 1986) les Nouvelles de la République des Lettres, imprimées par Henri Desbordes à Amsterdam. Ces fascicules mensuels, composés pour l'essentiel de recensions d'ouvrages récents, paraissent ponctuellement dans les premiers jours du mois qui suit celui dont ils portent mention, du moins à partir de juillet 1684 (mars était sorti le 27 mai 1684, et avril, le 2 juin). L'étude de sa correspondance (en grande partie encore inédite) et du journal lui-même fait apparaître le désir qu'a B. de se situer «entre les nouvelles de gazette et les nouvelles de pure science» (lettre à Jean Le Clerc, 18 juin 1684), c'est-à-dire de proposer un périodique adressé à un large public cultivé et non seulement aux savants. Ce souci est motivé par des raisons commerciales et par des considérations intellectuelles : la «république des lettres» définit un public potentiel, mais aussi un idéal de partage du savoir. Pour B., la diversité des matières proposées au lecteur est un procédé pédagogique qui doit permettre à ce dernier de s'instruire sans s'ennuyer.

A côté des livres historiques, philosophiques et scientifiques, les questions religieuses occupent une place considérable dans les recensions des Nouvelles, notamment en raison de l'intérêt personnel que leur porte B., mais aussi à cause de l'actualité du temps (prodromes et conséquences de la Révocation de l'Edit de Nantes). Le journaliste, qui ne cache pas son appartenance à la confession réformée, cherche néanmoins à rendre compte des débats et des polémiques sur un ton modéré. Bien qu'ils le critiquent parfois sur ce point, ses lecteurs, en particulier catholiques, reconnaissent généralement à B. cette modération et l'ouverture dont il fait preuve.

Le succès des Nouvelles au Refuge ainsi qu'en France, où elles parviennent malgré leur interdiction dès le début de l'année 1685 – l'ouverture d'esprit dont elles témoignent est incompatible avec la politique religieuse de Louis XIV qui cherche à éradiquer le protestantisme du royaume –, explique en partie la persistance du style journalistique (caractérisé par la conjugaison d'une grande précision conceptuelle, une certaine brièveté dans la forme des exposés et la recherche de la variété des domaines abordés) dans les ouvrages postérieurs de B., y compris dans les articles et les remarques de son Dictionnaire.

Amateur de «pièces curieuses», B. nourrit le projet de publier en outre des numéros spéciaux de Nouvelles extraordinaires, mais, surmené par son travail d'auteur et de journaliste en même temps qu'éprouvé par la mort de son frère Jacob, il est empêché de concrétiser cette intention. Une fois rétabli de la maladie qui l'avait écarté d'un périodique qui périclita en d'autres mains pour disparaître en avril 1689, B. patronne les débuts d'Henri Basnage de Beauval et de son Histoire des Ouvrages des savans, publiée, dès 1687, à Rotterdam chez Leers, en faisant bénéficier son jeune ami de son réseau de correspondants. Desbordes ayant conservé la propriété du titre, les Nouvelles reparaissent à partir de 1699 avec Jacques Bernard pour rédacteur.

Hatin (B.H.C., p. 54 ; G.H., p. 176 et suiv.), suivi en partie par Bourgeois et André (Sources historiques françaises XVIIesiècle, t. IV, n° 1954) a supposé que B. avait collaboré au Mercure historique et politique, au moins quand, des mains de Courtilz de Sandras, il était passé dans celles de Rousset de Missy, en 1689-1690. Rien ne vient appuyer cette hypothèse ; en revanche, divers indices la rendent fort invraisemblable. Cat. B.N. attribue aussi, douteusement à bon droit, à B., la rédaction de la Bibliothèque volante (4 parties en 1700, 1 en 1701), ce qui paraît dénué de tout fondement. Après 1687, B. ne participa à divers périodiques que par des lettres signées : au Courrier galant en 1693 et, de 1702 à sa mort, à l'Histoire des ouvrages des savans, aux Nouvelles de la République des Lettres, et surtout aux Mémoires de Trévoux, dans leur réimpression hollandaise (qui n'était pas seulement décalée par rapport à l'original, mais comportait des suppressions et des additions). Il n'est pas responsable du fait que l'abbé Du Bos fournit aux Mémoires de Trévoux de sept.-oct. 1701 (p. 376-378) deux paragraphes d'une lettre datée du 12 septembre 1701 adressée par lui à l'abbé.

8. Bibliographie

Desmaizeaux P., «Vie de M. Bayle», incluse dans toutes les éditions du Dictionnaire à partir de la 5e (1730), imprimée isolément à Paris (sous la fausse adresse bibliographique d'Amsterdam en 1732), légèrement remaniée à partir de la 8e édition du Dictionnaire. Comme pièce justificative finale, on y trouve le «Calendarium carlananum», document autobiographique qui s'arrête en 1687.– Voir aussi Labrousse E., Pierre Bayle, t. I 2e éd avec des additions, Dordrecht, 1985.– Reesink H.J., L'Angleterre et la littérature anglaise dans les trois plus anciens périodiques français de Hollande, Paris, 1931.– Bost H., Pierre Bayle et la question religieuse dans les «Nouvelles de la République des Lettres» (1684-1687), thèse U. de Montpellier III, 1991. Id. Un «intellectuel» avant la lettre : le journaliste Pierre Bayle, à Amsterdam, Maarssen, 1994.

9. Additif

Bibliographie: La bibliographie de Pierre Bayle s’est augmentée récemment de l’édition critique de la correspondance: Correspondance, éditée par Élisabeth Labrousse, Antony Mc Kenna, etc., Oxford, Voltaire Foundation, 2001-..., vol. 8 (1689-1692) paru en 2010. Cette édition monumentale ne manquera pas d’enrichir la biographie de Bayle. (J.S.)